Cafétech – Incertitudes politiques, levées de fonds qui continuent de chuter… Peut-on dire que la French Tech traverse une passe difficile ?
Julie Huguet, directrice de la Mission French Tech – Certes, les entrepreneurs privilégient la stabilité, mais ils restent positifs. Les entreprises que nous accompagnons continuent de se développer. Les chiffres de notre programme French Tech Next 40/120 offrent une cartographie précise de la situation actuelle, qui montre que la French Tech est résiliente. Par exemple, 44% des entreprises hors deeptech sont rentables dans nos programmes, contre 30% l’an dernier. Elles ont su s’adapter en privilégiant une croissance maîtrisée. Cette rentabilité leur ouvre la porte à des contrats avec les grands comptes: en quatre ans, ces relations ont été multipliées par dix. Aujourd’hui, ces start-up peuvent croître sans dépendre uniquement des levées de fonds.
Autre constat: les entrepreneurs n’attendent pas des conditions parfaites pour se lancer. Ils sont très adaptables et continuent d’innover, même dans un contexte économique incertain. La French Tech a profondément évolué: elle ne se limite plus aux projets numériques, mais investit tous les secteurs, surtout la deeptech et l’industrie. Dans la promotion French Tech 2030, qui sera annoncée très prochainement, nous accompagnerons 80 entreprises dans le domaine de la souveraineté numérique (de l’IA à la cybersécurité). La qualité des dossiers reçus montre que de véritables leaders peuvent émerger.
Le repli continu des levées de fonds ne vous inquiète pas ?
Le volume des levées de fonds reste important: elles ont atteint 7,8 milliards d’euros l’an dernier, soit 50 % de plus qu’en 2019. Après la bulle post-Covid, il s’agit plutôt d’un effet de rattrapage que d’un effondrement. On observe une réorientation des investissements. Pendant longtemps, la deeptech attirait peu les fonds en raison de cycles longs. Aujourd’hui, elle bénéficie d’un intérêt croissant, tout comme l’intelligence artificielle et d’autres secteurs où rapidité et moyens financiers sont cruciaux pour occuper le marché.
Les fonds ont aussi adapté leur stratégie. Dans la première phase de la French Tech, ils privilégiaient les projets numériques, qui nécessitent aujourd’hui moins de capitaux grâce à l’IA ou au no-code. La seconde phase vise à concentrer les financements là où ils sont réellement nécessaires, mais aussi sur les secteurs stratégiques où la souveraineté est essentielle.
La question des exits reste centrale. Au niveau européen et français, fédérer les acteurs pour faciliter davantage de sorties permettrait aux fonds de réinvestir et constitue un axe de travail majeur pour les mois à venir.
Les exits, justement, constituent le gros point noir de la French Tech. La marche semble encore trop haute à franchir…
C’est un véritable enjeu, mais la French Tech est maintenant suffisamment mature pour nous permettre d’espérer une multiplication des sorties. Nous allons y parvenir. Le contexte est favorable: les grands comptes collaborent désormais beaucoup mieux, beaucoup plus avec les start-up, et les valorisations sont plus accessibles. De nombreuses start-up peuvent aujourd’hui envisager des exits avec des valorisations significatives, suffisantes pour “sortir par le haut”.
“Si certaines start-up françaises sont rachetées par des acteurs américains, ce n’est pas forcément négatif”
La bulle dont vous parliez n’a-t-elle pas entraîné des valorisations trop élevées, freinant les sorties ?
Effectivement, certaines survalorisations peuvent parfois compliquer les sorties: pour qu’une entreprise se fasse racheter ou entre en Bourse, sa valorisation doit rester cohérente avec les tours précédents. C’est pourquoi les sorties à forte valorisation se sont surtout produites aux États-Unis. En Europe, on commence néanmoins à observer des sorties significatives. Ce phénomène devrait se réguler naturellement: les start-up deviennent plus rentables et leurs valorisations s’alignent progressivement avec leur réalité économique, ouvrant la voie à des acquisitions par les grands comptes, désormais habitués à collaborer avec elles. Les opportunités d’achat se multiplient et devraient continuer à se multiplier dans les mois et années à venir.
Cet été, il y a eu des rumeurs sur un éventuel rachat de Mistral par Apple. Si de belles start-up françaises venaient à être rachetées par des groupes américains, comment jugeriez-vous cela ?
Nous devons avant tout favoriser les exits en France et en Europe. Plus il y en aura, mieux ce sera pour conserver nos entreprises sur le territoire. Cela dit, si certaines start-up françaises réussissent à devenir des leaders internationaux et sont rachetées par des acteurs américains avec de belles valorisations, ce n’est pas forcément négatif. Cela ne devrait pas constituer la majorité des cas, mais cela montrerait que nous sommes capables de faire émerger de grands champions.
De tels exits créeraient aussi un cercle vertueux: les entrepreneurs français qui réussissent réinvestissent dans l’écosystème, collaborent avec de nouvelles start-up, leur font confiance, en rachètent, et deviennent souvent eux-mêmes investisseurs. Plus nous aurons de serial entrepreneurs, plus notre écosystème gagnera en maturité et en dynamisme.
Un acteur de l’écosystème nous confiait récemment qu’il fallait oublier les introductions en Bourse en France. Partagez-vous ce constat ?
La Bourse est un outil de développement précieux. Cela dit Les règles y sont très différentes de celles d’une start-up: il faut être prêt, rentable, et accepter une gestion particulière. Les Bourses européennes présentent encore des axes d’amélioration pour mieux comprendre l’écosystème tech, par exemple en renforçant le nombre d’analystes spécialisés sur les enjeux propres aux start-up. Aujourd’hui, les introductions restent limitées, mais il ne faut pas tourner la page. Au contraire, il faut travailler collectivement pour que l’Europe dispose, elle aussi, d’options d’IPO véritablement attractives.
“Seulement 1% de la commande publique est dirigé vers les start-up. C’est peu, mais cela veut dire que le potentiel reste immense”
Malgré les bons résultats du mouvement “Je choisis la French Tech”, la commande publique et privée envers les start-up reste insuffisante. Comment avancer ?
C’est un mouvement essentiel de ma feuille de route. Il faut effectivement faire progresser à la fois la commande privée et la commande publique. Sur la commande privée, la dynamique est très positive. Onze grands comptes se sont engagés à hauteur de plus d’un milliard d’euros. Mais au-delà de ce chiffre, ce sont des centaines d’entreprises impliquées dans le programme, avec déjà 12.000 mises en relation effectuées. Chaque semaine, de nouveaux contrats entre grands comptes et start-up sont signés, et d’autres acteurs continuent de rejoindre l’initiative.
La commande publique reste, en revanche, un chantier moins avancé. Nous avons lancé en début d’année “Je Choisis la French Tech Académie”, un levier de formation gratuit qui a pour objectif de former les start-up et les entreprises à naviguer dans les appels d’offres publiques. Et nous multiplions les efforts à ce sujet, qui est également l’enjeu numéro un de la ministre Clara Chappaz. Aujourd’hui, seulement environ 1% de la commande publique est dirigé vers les start-up. C’est peu, mais cela veut également dire que le potentiel reste immense.
Est-ce seulement une question de volonté politique ou alors la conséquence de solutions européennes moins performantes que celles des géants américains ?
Pendant des années, les acheteurs, qu’ils soient publics ou privés, ont privilégié une culture du zéro risque. Ils optaient pour des solutions internationales, déjà largement implantées, faciles à déployer et perçues comme stables. Leur crainte: qu’une start-up disparaisse un ou deux ans après avoir signé un contrat. Aujourd’hui, cette culture est en partie remplacée par une culture du collectif pour la souveraineté. C’est un véritable changement culturel.
Justement, dans la souveraineté, il y a beaucoup de débats aujourd’hui autour de l’IA. Est-ce que proposer une solution souveraine peut suffire à combler l’écart, notamment financier, avec les géants américains ?
Sur l’IA, la course ne se limite pas aux financements, contrairement à ce qui s’est passé avec d’autres technologies. Aujourd’hui, il est possible de développer des solutions très compétitives sans lever les plus gros montants. La véritable compétition porte sur les talents. La France a historiquement formé certains des meilleurs chercheurs en IA, et beaucoup souhaitent rester sur le territoire pour s’investir dans des projets porteurs de sens.
La souveraineté est un facteur, mais pas le seul. Certaines entreprises, comme Mistral, ciblent spécifiquement le marché européen pour se positionner face aux solutions américaines. D’autres start-up françaises créent des solutions inédites, y compris par rapport aux États-Unis, et s’adressent directement à un marché mondial. Leurs clients sont partout, et leur réussite ne dépend pas uniquement d’une volonté de souveraineté européenne.
“Si la French Tech a été perçue comme un instrument politique, il n’en demeure pas moins qu’elle est une vraie stratégie économique”
La Mission French Tech a été lancée en 2013. Est-elle toujours nécessaire ?
Notre rôle est d’accompagner les transformations et d’intervenir là où il subsiste encore des lacunes. La Mission French Tech est donc destinée à évoluer avec l’écosystème. Si nous parvenons à bâtir une économie technologique encore plus mature, son rôle se transformera progressivement pour répondre aux nouveaux besoins – et c’est précisément cela qui fera sa force et sa légitimité dans la durée.
Programmes d’accompagnement, investissements de Bpifrance… La French Tech est-elle trop dépendante du soutien public ?
Ce soutien a été et reste essentiel. Il a permis de bâtir un écosystème tech français solide et surtout de conserver nos entreprises en France. Grâce à lui, elles peuvent se développer, investir dans la recherche et consolider leur croissance. Cela est particulièrement crucial dans les secteurs stratégiques où la souveraineté est en jeu. Je considère donc l’implication de l’État comme une force, pas une faiblesse. Elle permet à de très belles entreprises de se lancer, puis de voler de leurs propres ailes. Les entreprises soutenues dans des programmes comme le French Tech Next 40/120 atteignent ensuite la rentabilité et n’ont plus besoin de financements publics.
N’avez-vous pas le sentiment que l’image des start-up et des entrepreneurs n’est pas très bonne, notamment parce qu’elle a été un peu instrumentalisée politiquement ?
Certes, le terme de start-up nation a pu être galvaudé, mais comme pour tout label, une image de marque évolue, se transforme et se renforce. La French Tech a mûri, à l’image du parcours qu’a connu l’écosystème lui-même. Si elle a été perçue comme un instrument politique, il n’en demeure pas moins qu’elle est une vraie stratégie économique: elle fait émerger des champions qui seront les leaders de demain. Ce sont aujourd’hui 16.200 start-up actives et un million d’emplois directs et indirects dans tous les territoires. Ce sont des usines qui sont créées, des innovations dans tous les secteurs. C’est toute une économie qui va être transformée et qui va impacter la vie des gens en mieux. C’est cette image là qu’il faut donner de la French Tech. Cela peut paraître évident quand nous sommes dans l’écosystème, mais il importe que tout le monde comprenne la valeur ajoutée de nos start-up.

