Par , publié le 17 mars 2026

Le mouvement reste limité, mais il est désormais enclenché. La semaine dernière, les fabricants chinois de smartphones Vivo, Oppo et OnePlus sont devenus les premiers à officialiser une hausse des prix pour certains modèles déjà commercialisés. Pour l’heure limitée à la Chine, la mesure est justifiée par l’envolée du coût des puces mémoire, portée par la demande liée à l’intelligence artificielle générative. Selon les analystes, le phénomène devrait s’étendre, en particulier sur le segment de l’entrée de gamme, où les marges étaient déjà très réduites.

“L’équation pour des smartphones à moins de 100 dollars ne tient plus”, souligne Nabila Popal, analyste chez IDC. Environ 170 millions d’appareils vendus par an pourraient ainsi disparaître de manière “permanente”. Face à cette situation, le cabinet se montre très pessimiste pour le marché des smartphones. Il anticipe une chute historique de 12,9% des ventes cette année, avec seulement 1,1 milliard d’unités écoulées, le plus bas niveau depuis 2013. En décembre, il ne redoutait qu’un repli limité à 5%. IDC prévoit dans le même temps un bond de 14% du prix de vente moyen.

Pénurie de puces mémoire

À l’origine de ce bouleversement: le développement effréné des infrastructures dédiées à l’IA. Cette puissance de calcul supplémentaire ne nécessite pas seulement des cartes graphiques, mais aussi de la mémoire, notamment des puces à large bande passante (HBM). Pour répondre à cette demande exponentielle, les trois géants du secteur – les coréens SK Hynix et Samsung, et l’américain Micron – ont réorienté une partie de leurs lignes de production vers ces composants plus lucratifs, au détriment des mémoires DRAM et NAND destinées aux smartphones, PC et consoles de jeux.

La demande pour l’IA “absorbe une telle part de la capacité disponible que cela crée une pénurie sans précédent pour les autres segments de l’industrie”, reconnaît un responsable de Micron, interrogé par Bloomberg. Les carnets de commandes des trois fabricants sont ainsi déjà remplis pour 2026. Selon le cabinet TrendForce, 70% de la production de mémoires est désormais dédiée à l’IA. Conséquence: les tarifs des autres composants s’envolent. Au quatrième trimestre 2025, le prix des puces DRAM a augmenté de 45% à 50%, et il devrait encore grimper de 55% à 60% au premier trimestre.

Le centre de gravité s’est déplacé

SK Hynix, Samsung et Micron n’avaient pas anticipé une demande aussi massive. Pire encore, les trois entreprises ont sous-investi ces dernières années, après la crise de surproduction qui a frappé le secteur à partir de 2023. Si elles prévoient désormais d’augmenter leurs capacités, leurs nouvelles lignes de production ne seront pas opérationnelles avant 2027 ou 2028. Et rien ne garantit qu’elles ne soient pas consacrées principalement, voire intégralement, aux mémoires pour l’IA. Sans compter l’émergence de nouveaux produits, comme les robots, qui nécessiteront eux aussi des mémoires.

Le secteur des puces mémoire est coutumier des cycles, alternant régulièrement entre épisodes de pénurie et de surproduction. Mais cette fois, le basculement semble plus profond: le centre de gravité de l’industrie s’est déplacé. Ce ne sont plus les mémoires destinées aux smartphones et ordinateurs qui dictent le tempo des fabricants, mais celles dédiées aux datas centers. Dans ces conditions, la crise actuelle pourrait s’inscrire dans la durée, au moins tant que l’euphorie autour de l’IA persistera. “L’époque du silicium à bas coût est terminée”, résume Carl Pei, fondateur de la marque Nothing.

“Réinitialisation structurelle du marché”

“Si les prix de la mémoire devraient se stabiliser d’ici la mi‑2027, il est peu probable qu’ils retrouvent leurs niveaux antérieurs”, confirme Nabila Popal. L’enjeu est considérable: ces puces représentaient historiquement entre 15% et 20% du coût des composants des modèles de milieu de gamme, et entre 10% et 15% pour les modèles haut de gamme. Pour l’instant, l’impact reste limité sur le marché des smartphones, car les grandes marques peuvent encore s’appuyer sur leurs stocks et sur des contrats précédemment signés à prix fixes. Mais ce répit commence déjà à toucher à sa fin.

Les fabricants vont devoir arbitrer entre une hausse des prix, une contraction de leurs marges ou une limitation – voire une dégradation – des caractéristiques techniques. Chacune de ces options présente des limites. La première se répercutera sur la demande, la seconde semble surtout accessible au segment premium, et la troisième n’encouragera pas les consommateurs à changer de smartphone. Dans ce contexte, “la crise ne provoquera pas seulement une baisse passagère des ventes, elle marque une réinitialisation structurelle du marché”, estime Nabila Popal.

Pour aller plus loin:
– L’IA et la pénurie de puces mémoire font bondir les profits de Samsung et SK Hynix
– Pourquoi Apple ne souffre pas (encore ?) de son retard dans l’IA


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