Pendant 35 ans, Arm Holdings a incarné la “Suisse des semi-conducteurs”. Le groupe britannique, dont l’architecture ARM est utilisée par une multitude de fabricants de processeurs (CPU), tourne aujourd’hui la page de cette neutralité. Mardi, il a dévoilé sa toute première puce maison, un CPU dédié à l’intelligence artificielle générative. Un “moment décisif”, selon son patron Rene Haas, dicté par la quête de nouveaux relais de croissance, mais qui pourrait fragiliser ses relations avec ses clients, devenus pour certains aussi des concurrents directs.
Meta et OpenAI comme clients
Baptisé AGI CPU, le processeur est destiné à être couplé aux cartes graphiques (GPU) utilisées pour entraîner et faire tourner des modèles d’IA. Le marché est en pleine ébullition, porté par des besoins de puissance informatique en très forte croissance. Le groupe en profite déjà: son architecture gagne du terrain dans les data centers face aux modèles d’Intel et d’AMD, basés sur l’architecture historique x86. En lançant son propre processeur, il espère accélérer cette transition. Meta sera son premier client. OpenAI et le néocloud Cerebras feront partie des suivants.
Détenu par le conglomérat japonais Softbank, et un temps convoité par Nvidia, Arm propose un jeu d’instructions pour concevoir des puces. Celui-ci est devenu quasiment monopolistique sur le marché des smartphones et tablettes, en particulier grâce à sa faible consommation d’énergie. Apple et Qualcomm l’utilisent notamment pour leurs systèmes sur puce (SoC), des circuits intégrés qui regroupent le processeur, la carte graphique ou encore la puce Wifi. Les CPU ARM équipent également les ordinateurs Mac d’Apple et commencent à infiltrer les PC sous Windows.
Progression dans les data centers
Dans les data centers, leur poids a longtemps été limité, en raison de performances jugées inférieures. Mais l’essor de l’IA a changé la donne. Selon les estimations du cabinet Dell’Oro Group, la part de marché des puces ARM s’élevait à 25% au début de l’été dernier, contre seulement 15% un an plus tôt. Au printemps, ses dirigeants estimaient pouvoir capter la moitié des ventes d’ici à la fin de l’année. Cette croissance rapide provient principalement du bond des ventes des CPU Grace de Nvidia, couplés aux dernières cartes graphiques du groupe de Santa Clara.
Arm ne souhaite pas uniquement dépendre de Nvidia. Avec son propre CPU, le groupe ne cherche pas seulement à générer du chiffre d’affaires supplémentaire, il espère aussi démontrer la supériorité de son architecture, promettant une puissance par watt deux fois supérieure aux modèles x86. Et ainsi stimuler les ventes des autres processeurs ARM, sur lesquels il perçoit des royalties. Le potentiel commercial est considérable. Arm anticipe désormais un chiffre d’affaires de 25 milliards de dollars en 2031, dont 15 milliards provenant de ses CPU, contre 4,9 milliards attendus sur l’exercice en cours.
Essor de l’IA agentique
En changeant de modèle économique, le groupe reconnaît que sa marge brute, aujourd’hui proche de 100 %, sera amputée. Mais il promet une hausse significative de ses profits, qui devraient être multipliés par cinq. “La demande pourrait être encore plus élevée que ce que nous imaginons”, ajoute Rene Haas. Un optimisme partagé par les analystes de Bank of America, qui prédisent un doublement des ventes de processeurs pour data centers d’ici 2030. Si l’attention s’est longtemps concentrée sur les GPU, les CPU deviennent le nouveau “goulot d’étranglement”, explique un responsable de Nvidia à CNBC.
Cette évolution s’explique par l’essor de l’IA agentique, appelée à automatiser un nombre croissant de tâches en entreprise. Or, les processeurs sont indispensables pour orchestrer une multitude d’agents. Pour capter ce marché, Nvidia vient de lancer un nouveau modèle, baptisé Vera. Amazon, Microsoft et Google développent également leurs processeurs qu’ils déploient au sein de leur plateforme de cloud. Toutes ces entreprises utilisent l’architecture ARM. Pas un problème, assure la société britannique, qui souligne que son initiative bénéficie d’un “large soutien de l’écosystème”.
Pour aller plus loin:
– Poursuivi par Arm, Qualcomm revendique “une victoire totale”
– Pour relancer les ventes, Microsoft lance des PC optimisés pour l’IA

