Des usines de puces et des data centers dédiés à l’intelligence artificielle. Mercredi, la Commission européenne a présenté son plan d’action pour renforcer la souveraineté technologique du continent, et ainsi réduire sa dépendance aux acteurs étrangers, en particulier aux géants américains du numérique. Le texte s’articule autour de deux mesures phares. La première est une deuxième version du Chips Act, destinée à accroître la production de semi-conducteurs. La seconde prend la forme d’un règlement sur le cloud et l’IA visant à augmenter massivement les capacités de calcul.
Selon Bruxelles, 80% des achats européens de services et d’infrastructures numériques sont effectués auprès d’entreprises étrangères. C’est notamment le cas dans le cloud, un marché cadenassé par Amazon, Microsoft et Google. Et encore plus pour les cartes graphiques, indispensables pour entraîner et faire tourner des modèles d’IA générative, et fournies presque exclusivement par des groupes américains, à commencer par Nvidia. Au-delà des déclarations d’intention, la Commission ne précise toutefois pas le montant des financements qui pourront être mobilisés par les États membres.
Échec du premier Chips Act
Ce plan d’action intervient trois ans après le premier Chips Act. À l’époque, les responsables européens affichaient de fortes ambitions, espérant doubler la part de marché continentale dans la fabrication de semi-conducteurs d’ici à 2030 – ce qui revenait en réalité à quadrupler la production, compte tenu de la croissance attendue du marché. Bruxelles assure que 52 milliards d’euros d’investissements publics et privés ont été déployés. Un montant toutefois éloigné des objectifs initiaux: 30 milliards de subventions, laissant espérer entre 75 et 100 milliards d’investissements au total.
Le premier Chips Act restera par ailleurs marqué par l’échec du projet le plus emblématique, porté par Intel, qui prévoyait la construction d’une méga-usine à Magdebourg, en Allemagne. Malgré les 10 milliards d’euros promis par Berlin, celui-ci n’a pas résisté au plan de réduction des coûts engagé par le groupe américain. Si l’Europe a bien réussi à attirer le fondeur taïwanais TSMC, jusque-là absent du continent, son futur site allemand, financé pour moitié par des fonds publics, ne produira pas de puces de pointe, contrairement aux usines récemment ouvertes aux États-Unis et au Japon.
Trois ans plus tard, l’Europe reste bloquée à 10% de la production mondiale. Et l’objectif de 20% apparaît hors de portée, d’autant que les acteurs étrangers accélèrent fortement leurs cadences pour répondre à la demande liée à l’IA générative. Dans ces conditions, maintenir la part de marché à 10% semble déjà relever du défi. Dans sa nouvelle version du Chips Act, la Commission ne s’engage plus sur cet objectif et ne fixe aucune cible chiffrée. Elle indique seulement vouloir accélérer les procédures d’autorisation et soutenir des projets industriels encore inexistants en Europe.
Tripler les capacités de calcul
Côté data centers, Bruxelles se fixe pour objectif de tripler au moins la puissance de calcul à horizon de cinq à sept ans, afin de disposer de capacités suffisantes pour alimenter les services d’IA. L’exécutif européen évoque 200 milliards d’euros d’investissements, un chiffre potentiellement sous-estimé. Pour multiplier les projets, il mise sur la simplification administrative ainsi que sur un accès facilité à l’énergie et à l’eau. Des leviers qui bénéficieront également aux géants américains du cloud, déjà capables de réaliser de tels investissements.
Le règlement sur le cloud et l’IA s’ajoute au projet de “gigafactories” d’IA annoncé l’an passé par la Commission. Celui-ci prévoit de mobiliser 20 milliards d’euros, sous forme de subventions ou de commandes publiques garanties, afin de financer jusqu’à cinq data centers géants, capables d’entraîner la “prochaine génération de modèles d’IA”. Mais le projet accumule les retards, alors que les modalités du futur appel d’offres sont toujours en discussion. Selon Bloomberg, les ambitions européennes se heurtent aussi à des problèmes de financement: seuls deux sites pourraient finalement bénéficier d’un soutien public.
Pour aller plus loin:
– Mistral s’endette pour financer la construction de son premier data center
– Avec son “cloud de confiance”, S3NS promet de concilier souveraineté et performances

