Il y a tout juste trois ans, SK Hynix enregistrait la plus lourde perte de son histoire. Le géant des puces mémoire vient pourtant (brièvement) de détrôner Samsung pour devenir la première capitalisation boursière sud-coréenne, mettant fin à vingt-six ans de règne sans partage de son rival. Une ascension spectaculaire qu’il entend désormais mettre à profit. Mercredi, il a confirmé son projet de double cotation au Nasdaq à partir du 10 juillet. L’opération pourrait lui permettre de lever plus de 29 milliards de dollars, un montant inédit destiné à financer la construction de nouvelles usines.
Profits multipliés par cinq
Entre ses pertes record et son arrivée probablement triomphale à Wall Street, un événement a rebattu les cartes: l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative. Celui-ci se traduit à la fois par un bond de la demande, en particulier pour les mémoires à large bande passante (HBM), et par une envolée sans précédent des prix. Déjà significative, la dynamique du marché s’accélère à un rythme spectaculaire. Selon les prévisions des analystes, le chiffre d’affaires de SK Hynix pourrait tripler cette année, tandis que ses profits pourraient être multipliés par plus de cinq.
L’histoire de SK Hynix est marquée par une succession de soubresauts et d’opérations capitalistiques. Fondée en 1983 sous le nom Hyundai Electronics, l’entreprise se spécialise d’abord dans les composants pour l’automobile. En pleine crise financière, elle fusionne en 1998 avec la branche semi-conducteurs de LG. Avant de frôler la faillite trois ans plus tard. Criblée de dettes, elle passe alors tout près d’une reprise par l’américain Micron. Entre temps devenue indépendante et rebaptisée Hynix, elle est finalement rachetée en 2011 par l’opérateur SK Telecom pour 3 milliards de dollars.
Pari gagnant
À peine quinze ans plus tard, SK Hynix pèse désormais près de 1.200 milliards en Bourse, neuf fois plus qu’il y a un an. Le groupe capitalise sur un pari engagé en 2013: le développement, avec le fabricant américain de processeurs AMD, d’un nouveau type de mémoires. Basées sur une architecture radicalement différente, les puces HBM offrent une bande passante nettement supérieure, permettant d’accélérer les vitesses de traitement tout en réduisant la consommation d’énergie. Elles sont aujourd’hui devenues indispensables à l’entraînement comme à l’inférence des modèles d’IA.
Depuis 2023, le marché a été multiplié par plus de dix, selon des estimations de Bank of America. Il devrait encore croître de 58% cette année, pour atteindre 55 milliards de dollars. Seuls deux autres acteurs produisent des puces HBM: Samsung et Micron. Si ses concurrents ont en partie comblé leur retard technologique, SK Hynix conserve son avance. Selon le cabinet Counterpoint, sa part de marché s’élevait à 58% au deuxième trimestre. Et les analystes estiment que la société devrait fournir 60% à 70% des mémoires HBM4 qui seront couplées aux prochaines cartes graphiques Rubin de Nvidia.
Les prix vont s’envoler en 2027
Si la demande pour les puces HBM explose, leurs prix sont restés relativement stables. Contrairement aux mémoire DRAM et NAND, ils sont en effet fixés par des contrats annuels. Mais cette situation devrait être que temporaire. Les analystes de Bernstein anticipent une forte inflation l’an prochain, tablant sur des tarifs jusqu’à 2,5 fois plus élevés, y compris pour les anciennes générations. De quoi propulser les profits de SK Hynix vers de nouveaux sommets. L’an dernier, l’entreprise était déjà devenue la plus rentable de Corée du Sud, détrônant de peu Samsung.
Les infrastructures d’IA requièrent d’autres catégories de mémoires, comme les LPDDR5X associées aux CPU, devenus de plus en plus stratégiques. Les besoins ne cessent de croître à mesure que la puissance de calcul augmente, tout comme les prix. Selon Morgan Stanley, le prochain supercalculateur de Nvidia, qui regroupera 72 GPU et 36 CPU, intégrera ainsi pour deux millions de dollars de mémoire, cinq fois plus que son prédécesseur. Le cabinet SemiAnalysis estime de son côté que la mémoire représentera cette année 30% des dépenses d’investissements des géants du cloud, contre seulement 13,5% en 2025.
Stratégie d’investissements “disciplinée”
Comme ses rivaux, SK Hynix a d’abord réorienté une partie de ses lignes de production vers les composants dédiés à l’IA. Cette stratégie a provoqué une envolée des prix des mémoires DRAM et NAND destinées aux smartphones, ordinateurs ou consoles de jeux. Leurs tarifs ont été multipliés par quatre en neuf mois, contribuant aussi à la forte progression de ses revenus. Ces composants affichent désormais de meilleures marges que les puces HBM, à tel point que le groupe envisage d’en augmenter la production au détriment d’une montée en puissance plus rapide sur l’IA, selon le quotidien Chosun.
SK Hynix prévoit d’accroître ses capacités de production, mais ses nouvelles usines n’entreront pas en service avant 2027 ou 2028. Si ses dirigeants évoquent une hausse “considérable” des investissements, ils assurent aussi vouloir conserver une approche “disciplinée”, avec des dépenses en capital limitées à 30% du chiffre d’affaires. Cette relative prudence s’explique par le caractère cyclique du marché des mémoires, alternant régulièrement entre épisodes de pénurie et de surproduction. SK Hynix redoute ainsi un retournement si l’euphorie autour de l’IA venait à s’essouffler.
Pour aller plus loin:
– L’IA et la pénurie de puces mémoire font bondir les profits de Samsung et SK Hynix
– Malgré les doutes, les géants de la tech accélèrent encore leurs investissements dans l’IA

