Il n’aura fallu qu’une seule déclaration pour mettre le feu aux poudres, symbole des craintes croissantes de bulle autour de l’intelligence artificielle générative. La semaine dernière, Sarah Friar, la directrice financière d’OpenAI, a évoqué la possibilité d’une garantie de l’État américain sur l’endettement colossal que s’apprête à contracter le créateur de ChatGPT, afin de financer les investissements massifs qu’il prévoit pour décupler sa puissance de calcul au cours des prochaines années.
La responsable a rapidement fait marche arrière, affirmant s’être mal exprimée. “Nous ne voulons pas de garantie”, a renchéri Sam Altman. Si le patron d’OpenAI estime que “les contribuables ne devraient pas renflouer les entreprises qui prennent de mauvaises décisions”, cet épisode soulève une question de fond: le géant de l’IA est-il devenu too big to fail ? Autrement dit, l’État américain serait-il contraint de voler à son secours en cas de difficultés, comme il l’avait fait pour sauver les banques en 2008 ?
Éliminer le risque
Ces derniers mois, OpenAI s’est engagé à dépenser 1.400 milliards de dollars sur huit ans pour acquérir des GPU Nvidia et recourir aux services cloud d’Oracle et de Microsoft. Une somme vertigineuse, à comparer aux 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires attendus cette année. Pour financer ces projets titanesques, la start-up ne pourra pas se contenter de nouvelles levées de fonds, ni même d’une introduction en Bourse. Elle devra recourir massivement à l’endettement auprès de banques et de fonds, reconnaît Sarah Friar.
C’est dans ce contexte qu’une garantie de Washington serait particulièrement précieuse pour OpenAI: elle permettrait de réduire, voire de totalement éliminer le risque pour les prêteurs. L’avantage serait double. L’entreprise pourrait ainsi lever des montants bien plus élevés – probablement de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars, du jamais vu – tout en bénéficiant de taux d’intérêt nettement plus faibles, a souligné Sarah Friar lors d’une conférence organisée par le Wall Street Journal.
“Une part de risque”
Pour soutenir un tel niveau d’endettement, Sam Altman mise sur une forte croissance des recettes: 100 milliards de dollars en 2027, puis des “centaines de milliards” en 2030. Il compte notamment sur de nouvelles activités: un cloud dédié à l’IA, la robotique ou encore un nouvel appareil censé remplacer les smartphones. Mais le dirigeant reconnaît aussi que sa stratégie comporte “une part de risque”, à commencer par celui de ne pas pouvoir honorer ses engagements envers ses partenaires ou ses créanciers.
L’équation financière que doit résoudre la start-up ne dépend pas uniquement d’une hausse de son chiffre d’affaires. Une autre variable importante entre en jeu: la durée de vie – et donc d’amortissement – des GPU qu’elle achète, avant qu’ils ne deviennent trop obsolètes pour entraîner ou faire tourner des modèles d’IA de pointe. “Si nous pouvons les utiliser six ou sept ans, le financement est beaucoup plus facile, mais si cette durée se raccourcit, cela devient bien plus compliqué”, reconnaît Sarah Friar.
Porte-étendard de l’IA
Après les déclarations de la directrice financière d’OpenAI, l’investisseur David Sacks, conseiller de Donald Trump sur l’IA, a promis que Washington ne renflouerait pas un acteur en difficulté. “Les États-Unis comptent au moins cinq grandes entreprises développant des modèles de pointe. Si l’une d’elles échoue, d’autres prendront sa place”, a-t-il affirmé. Mais le poids de la société dépasse très largement celui de ses concurrentes. Elle est devenue le porte-étendard du secteur dont le succès justifie de gigantesques investissements dans l’IA.
Une faillite d’OpenAI enverrait un signal brutal: ces dépenses astronomiques étaient décorrélées du véritable potentiel commercial de la technologie. Un tel scénario aurait un effet dévastateur sur l’économie américaine, dont une grande part de la croissance récente repose sur les investissements dans les infrastructures d’IA. Et plus encore sur les marchés boursiers, dopés par les performances des géants technologiques, à commencer par Nvidia. De quoi justifier un sauvetage d’OpenAI par l’État américain ?
Pour aller plus loin:
– OpenAI affiche des pertes record de 12 milliards de dollars en trois mois
– Sam Altman évoque le risque d’une bulle de l’intelligence artificielle

