Par , publié le 2 décembre 2025

“Oh putain”. Après avoir utilisé ChatGPT “tous les jours pendant trois ans”, Marc Benioff se dit bluffé par les progrès “dingues” de Gemini 3 Pro, le nouveau modèle d’intelligence artificielle générative de Google. “Je ne reviendrai pas en arrière”, assure le fondateur et patron de Salesforce. Ce témoignage illustre une nouvelle réalité pour OpenAI: l’irruption d’une concurrence qui remet en cause aussi bien son statut de leader du marché que son avance technologique. Et, au final, l’ensemble de son ambitieuse feuille de route.

Après l’euphorie des débuts, l’heure est désormais aux doutes pour OpenAI. Certes, ChatGPT a déclenché une véritable révolution technologique et rencontre un extraordinaire succès, attirant plus de 800 millions d’utilisateurs par semaine. Mais la position de la start-up apparaît, paradoxalement, plus fragile que jamais. Et pour cause: la concurrence s’intensifie, les avancées technologiques semblent marquer le pas, l’adoption dans les entreprises tarde à se concrétiser et ses pertes atteignent des niveaux inédits.

Valorisation record

Lors de son lancement il y a tout juste trois ans, ChatGPT provoque une onde de choc. Pour le grand public, qui découvre soudain le potentiel de l’IA générative, jusque-là cantonné aux publications scientifiques et aux cercles d’experts. Mais aussi pour l’ensemble du secteur technologique, pris de vitesse par les progrès fulgurants d’OpenAI. C’est le cas en particulier de Google, pourtant à l’origine du réseau de neurones Transformer, utilisé par la start-up pour concevoir ses grands modèles de langage.

Le succès de ChatGPT est immédiat: en seulement cinq jours, le chatbot cumule plus d’un million d’utilisateurs. Depuis, sa croissance ne s’est jamais démentie. OpenAI revendique aujourd’hui un million d’entreprises abonnées à ses offres payantes. Selon son patron Sam Altman, le chiffre d’affaires en rythme annualisé devrait dépasser la barre des 20 milliards de dollars d’ici à la fin de l’année. En octobre, la société était ainsi valorisée à 500 milliards, du jamais vu pour une entreprise non cotée en Bourse.

“Turbulences économiques temporaires”

En apparence lancée à pleine vitesse vers l’IA générale, capable d’apprendre seule, la belle mécanique d’OpenAI a commencé à s’enrayer cet été avec la sortie sans fanfare de GPT 5, critiqué pour des gains jugés peu significatifs. La cinquième version du modèle qui alimente ChatGPT a depuis été éclipsée par Gemini 3, dévoilé mi-novembre par Google, puis par la dernière itération de Claude, le modèle développé par la start-up Anthropic. Autrement dit, la société semble avoir perdu toute son avance technologique.

Dans un message interne, obtenu par The Information, Sam Altman promet de combler “rapidement” ce retard, tout en admettant que les avancées de ses concurrents pourraient “créer quelques turbulences économiques temporaires”. Le dirigeant ne redoute pas un exode de ses utilisateurs: son chatbot bénéficie d’une certaine inertie des internautes et des entreprises, encore plus marquée pour celles qui paient un abonnement. Mais sa croissance pourrait ralentir, alors même qu’elle est absolument nécessaire pour financer ses grandes ambitions.

1.400 milliards d’investissements

Ces derniers mois, OpenAI a en effet multiplié les accords pour décupler ses capacités de calcul, notamment avec Oracle et Nvidia. La société prévoit de dépenser 1.400 milliards de dollars sur huit ans pour construire ou exploiter des centres de données d’une puissance totale de 30 gigawatts – l’équivalent de la consommation électrique d’une ville d’environ 30 millions d’habitants. Pour rentabiliser ces investissements colossaux, Sam Altman anticipe une “forte accélération” du chiffre d’affaires, visant la barre des 100 milliards d’ici 2027.

Le dirigeant compte d’abord sur de nouveaux relais de croissance: la publicité sur ChatGPT, une plateforme de cloud ou encore un nouvel appareil censé remplacer les smartphones. Il mise ensuite sur les agents d’IA, capables de réaliser des tâches de manière autonome, pour provoquer une adoption enfin massive de l’IA en entreprise. Selon une étude récente du cabinet McKinsey, seulement 5% des grandes sociétés ont véritablement intégré la technologie dans leurs processus, tandis que deux tiers se contentent encore de projets pilotes.

Image de leader du marché

OpenAI ne prévoit pas d’atteindre la rentabilité avant 2030, selon les dernières projections internes. En attendant, la start-up devra continuer à lever des fonds auprès d’investisseurs. Son changement de statut juridique, finalisé fin octobre, lui a permis de sécuriser un investissement de 20 milliards de dollars de la part du conglomérat japonais SoftBank, tandis que Nvidia pourrait injecter 100 milliards sur cinq ans. Mais ces sommes resteront insuffisantes pour compenser les lourdes pertes attendues ces prochaines années.

Le risque pour OpenAI est désormais de perdre son image de leader, capable à terme de capter l’essentiel de la valeur ajoutée lui permettant de rentabiliser ses investissements. Cela pourrait compliquer ses prochaines levées de fonds, voire son introduction en Bourse. Les menaces sont multiples: la puissance financière de Google, l’avance d’Anthropic dans les modèles de code, ou encore les progrès des modèles open source chinois, de plus en plus utilisés comme socle dans les entreprises. Sans oublier les craintes grandissantes d’une bulle autour de l’IA.

Les grands modèles de langage trop limités ?

Les doutes portent aussi sur la capacité d’OpenAI à atteindre l’IA générale promise depuis des années par Sam Altman. Puis une “superintelligence”, une IA qui surpasserait les capacités humaines – une ambition d’abord mise en avant par Mark Zuckerberg puis reprise par le concepteur de ChatGPT. Même si le rythme des progrès semble aujourd’hui plafonner, la start-up pense toujours pouvoir y parvenir en poursuivant la même approche: augmenter sans cesse la puissance de calcul consacrée à l’entraînement des grands modèles de langage.

Une vision que rejette Ilya Sutskever, l’ancien directeur scientifique d’OpenAI, désormais à la tête de la start-up Safe Superintelligence. “Nous sommes de retour à l’ère de la recherche”, affirme-t-il. Objectif: dépasser les limitations inhérentes aux grands modèles de langage. L’une des pistes explorées est celle des “world models”, une nouvelle architecture d’IA, plus proche du raisonnement humain et de la perception du monde réel. Cette approche est notamment défendue par deux chercheurs vedette, le français Yann LeCun et l’américaine Fei-Fei Li.

Pour aller plus loin:
– Demande de garantie de l’État: OpenAI est-il devenu “too big to fail” ?
– Sam Altman évoque le risque d’une bulle de l’intelligence artificielle


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