Une entreprise américaine peut-elle réellement proposer une solution souveraine en Europe ? La question peut sembler saugrenue, mais elle se pose depuis qu’Amazon Web Services a décidé d’abattre cette carte sur le marché du cloud computing. La semaine dernière, la filiale du géant du commerce en ligne, numéro un mondial du secteur, a officiellement lancé une nouvelle plateforme sur le continent. “Opérée de manière indépendante”, celle-ci est notamment censée placer les données qu’elle héberge à l’abri de la législation extraterritoriale américaine.
Avec ce lancement, Amazon riposte aux initiatives de Microsoft et de Google, tout en adoptant une stratégie distincte: ses principaux rivaux ont, eux, choisi de nouer des partenariats avec des acteurs locaux. Le groupe promet d’investir près de 8 milliards d’euros au cours des quinze prochaines années pour bâtir cette nouvelle infrastructure. Il cible notamment un marché dont les portes lui sont encore fermées, celui des administrations et des entreprises manipulant des données sensibles, qui ont encore peu migré vers le cloud faute d’offres souveraines adaptées à leurs besoins.
“Aucun contrôle” américain
Baptisée European Sovereign Cloud, la plateforme s’appuie, au moins dans un premier temps, sur des data centers situés en Allemagne. Elle est entièrement isolée du reste de l’infrastructure d’AWS, tant sur le plan technique que juridique. Selon l’entreprise, elle pourra ainsi continuer à fonctionner “indéfiniment” en cas de coupure – volontaire ou non – avec le reste du monde. En outre, ses équipes disposeront également d’un accès autonome à une copie du code source nécessaire, le cas échéant, à la maintenance des services.
L’ensemble des données sera exclusivement hébergé sur des serveurs localisés en Europe, sans aucun accès possible depuis les États-Unis. Sur le plan juridique, l’offre sera exploitée par une structure européenne dédiée, composée d’une maison mère et de trois filiales, toutes basées en Allemagne. Les dirigeants américains n’exerceront “aucun contrôle opérationnel”, promet le groupe de Seattle. Tous les salariés seront des citoyens et résidents permanents de l’Union européenne, “légalement tenus de respecter les lois européennes”.
À l’abri du Cloud Act ?
Selon Amazon, ces garde-fous permettent de qualifier son nouveau service de souverain. Ils ne semblent cependant pas suffisants pour échapper aux lois américaines, en particulier au Cloud Act, qui autorise le gouvernement, avec l’accord de la justice, à mettre la main sur des données hébergées par des entreprises américaines, quel que soit le pays où elles se trouvent. Même si l’European Sovereign Cloud est une structure juridique allemande, elle reste en effet détenue par une société américaine, la rendant ainsi soumise à cette législation.
Souvent brandi comme un épouvantail, le Cloud Act est en réalité rarement appliqué. AWS assure d’ailleurs n’avoir jamais transmis la moindre information, mais la menace reste profondément ancrée dans l’esprit des administrations et entreprises. Pour les rassurer, Amazon affirme avoir mis en place une “barrière de sécurité” technique garantissant que personne, y compris ses propres employés, ne puisse accéder aux données pour les transmettre à une autorité. Le groupe indique également que ses clients peuvent chiffrer leurs données à l’aide de clés dont ils conservent le contrôle.
“Un cloud sans compromis”
Si l’intérêt pour les offres souveraines n’est pas nouveau, il était jusqu’ici surtout présent dans les services gouvernementaux et les industries très réglementées. Mais il a pris de l’ampleur depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, poussant Amazon, Microsoft et Google à prendre les devants. Une véritable “prise de conscience”, affirmait en novembre Octave Klaba, le patron d’OVHcloud, leader français du cloud. Le marché reste limité: l’an passé, les offres certifiées SecNumCloud du groupe roubaisien n’affichaient qu’un revenu annuel récurrent de 24 millions d’euros.
Les trois géants, qui captent près de 70% du marché européen selon les estimations du cabinet Synergy, espèrent toutefois combler un manque en combinant “le meilleur des deux mondes”. D’un côté, l’étendue de leur gamme de services et leur avance technologique, notamment en matière d’intelligence artificielle. De l’autre, la promesse d’un environnement présenté comme à l’abri de la législation américaine. “Nous offrons un cloud sans compromis” en matière de performance et souveraineté, souligne Matt Garman, patron d’AWS, interrogé par CNBC. “Nous pensons que le potentiel est énorme”.
Pour aller plus loin:
– Bruxelles s’attaque au manque de concurrence dans le cloud
– Pourquoi l’IA pousse les géants du cloud à s’intéresser au nucléaire

