“Nous en sommes certains: nous ne sommes pas soumis au Cloud Act”, martèle Hélène Bringer, la présidente de S3NS. Souvent brandie comme un épouvantail, cette réglementation américaine constitue l’un des principaux arguments de vente de cette nouvelle plateforme de cloud computing, lancée l’an passé par Thales en partenariat avec Google. Sa promesse: offrir le “meilleur des deux mondes”. D’un côté, les avancées technologiques du géant de Mountain View, notamment en matière d’intelligence artificielle générative. Et de l’autre, une sécurité renforcée des données.
S3NS cible ainsi les administrations et les entreprises manipulant des données sensibles, qui ont encore peu migré vers le cloud faute de services souverains réellement adaptés à leurs besoins. La société compte déjà entre “60 et 70 clients”, confie son directeur général, Cyprien Falque. Des clients qui sont “prêts” à payer entre 15% et 20% de plus pour accéder “à des services identiques à ceux offerts sur Google Cloud”. Sa plus belle prise à ce stade: EDF, qui prévoit d’y transférer une partie des données aujourd’hui hébergées sur ses propres infrastructures.
“Cloud de confiance”
La genèse de S3NS remonte à 2021, dans le sillage de la création du label “cloud de confiance” par le gouvernement français. Une approche plus pragmatique de la souveraineté face à un retard technologique qui paraît insurmontable. Plutôt que de nourrir l’illusion d’une véritable concurrence avec les géants américains du secteur, celle-ci privilégie des solutions hybrides, reposant sur des technologies étrangères tournant sur des infrastructures contrôlées par des acteurs nationaux. Outre S3NS, Orange et Capgemini se sont ainsi associés à Microsoft avec leur plateforme Bleu.
Le “cloud de confiance” offre aux grands groupes américains une porte d’entrée sur un marché dont ils étaient jusqu’ici exclus. Mieux encore, ils peuvent en capter l’essentiel de la valeur ajoutée, qui ne provient pas de l’hébergement de données, assuré par leurs partenaires français, mais des logiciels et services qu’ils conçoivent. Cette solution leur permet également d’éviter, ou du moins de retarder, l’émergence de véritables rivaux européens, soutenus par des commandes et des investissements publics. C’est précisément le principal reproche formulé à l’encontre de ce label.
Trump en catalyseur
Sur le papier, ces nouvelles plateformes, entièrement opérées en France par des employés français, permettent d’échapper aux lois extraterritoriales américaines – notamment le Cloud Act, qui autorise Washington, avec l’accord de la justice, à récupérer des données hébergées par des groupes américains, même lorsqu’elles sont stockées à l’étranger. Cette interprétation a été confirmée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), qui a délivré fin 2025 la qualification SecNumCloud à S3NS. “Cela a débloqué de nombreux dossiers”, se félicite Cyprien Falque.
Si l’intérêt pour les clouds souverains n’est pas nouveau, il restait jusqu’ici largement cantonné aux administrations et aux secteurs les plus réglementés. Il a toutefois pris une nouvelle dimension depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Au-delà des lois extraterritoriales, de nouvelles inquiétudes ont émergé autour d’un possible “débranchement” de l’Europe par le président américain. S3NS, qui reconnaît avoir eu des “discussions pragmatiques” sur ce scénario avec certains clients, assure être en mesure de fonctionner de manière autonome pendant environ douze mois.
Offensive dans l’IA
Les débouchés commerciaux demeurent encore limités. Chez OVHcloud, le leader français du secteur, les services certifiés SecNumCloud n’affichaient fin 2025 qu’un revenu annuel récurrent de 24 millions d’euros. S3NS estime toutefois proposer une alternative jusqu’ici absente du marché: une offre souveraine affichant des performances équivalentes à celles des hyperscalers américains. La société commercialise déjà une trentaine de services de Google, qui représentent entre “60 % et 70 % des usages”, selon Cyprien Falque. Cette proportion devrait atteindre 80 % d’ici à la fin de l’année.
La plateforme promet notamment un accès à Vertex AI, la bibliothèque de Google qui permet d’utiliser ses propres modèles d’IA générative, ainsi que ceux conçus par Anthropic, Mistral ou encore DeepSeek. S3NS prévoit également de déployer prochainement les GPU Blackwell de Nvidia, encore rares chez les acteurs du continent. Sa feuille de route inclut enfin une expansion dans d’autres pays européens, où les enjeux de souveraineté se posent également. Aucun marché n’est officiellement cité, mais l’Allemagne, également convoitée par Amazon, semble tenir la corde.
Pour aller plus loin:
– Amazon lance un cloud “souverain” en Europe
– La stratégie à contre-courant d’OVHcloud dans l’IA générative

