De la première place sur l’App Store à la fermeture, à peine cinq mois plus tard. Mardi, OpenAI a dit “au revoir à Sora”, son application mobile lancée en fanfare à l’automne, qui permettait de créer et de partager des vidéos générées par l’intelligence artificielle générative. Cette décision s’inscrit dans un revirement stratégique majeur: le concepteur de ChatGPT abandonne le marché de la vidéo, y compris le segment professionnel. Bousculé par le succès commercial de son rival Anthropic, il souhaite recentrer ses efforts et ressources sur ChatGPT et Codex, son outil de programmation informatique.
La fin des “quêtes secondaires”
Mi-mars, Fidji Simo, sa codirectrice générale, avait esquissé ce virage, actant la fin des “quêtes secondaires” qui ont dispersé l’entreprise. L’arrêt de Sora n’en reste pas moins brutal: la veille encore, OpenAI mettait à jour sa politique sur les contenus. Ce choix apparaît cohérent sur le segment grand public, coûteux et difficile à monétiser à court terme, tout en exposant l’entreprise à des risques juridiques en matière de droits d’auteur. Il surprend davantage sur la partie professionnelle, alors même que les usages de vidéos générées par l’IA sont appelés à se multiplier.
L’application Sora tirait son nom du modèle maison de génération vidéo, dont une deuxième version, encore plus impressionnante que la précédente, avait été lancée en parallèle. Son interface reprenait les codes de TikTok, avec un fil algorithmique de clips verticaux d’une durée maximale de dix secondes. À ceci près que tous les contenus étaient créés par l’IA. L’une des fonctionnalités les plus populaires permettait d’utiliser son visage et sa voix, ou ceux de ses proches, pour se mettre en scène. Mais après la curiosité des débuts, l’intérêt des utilisateurs s’est rapidement essoufflé.
OpenAI affichait de grandes ambitions dans la vidéo. Côté grand public, la société espérait imposer une nouvelle plateforme de contenus, pouvant être monétisée par des abonnements payants ou la publicité. Elle avait notamment noué un partenariat avec Disney permettant d’utiliser de plus de 200 personnages dans les créations ¹. Côté professionnel, elle souhaitait séduire l’industrie du cinéma. Pour démontrer le potentiel du modèle Sora 2, OpenAI avait même lancé la production d’un premier film entièrement généré par l’IA – dont le sort reste, à ce stade, inconnu.
Contrer Anthropic
Ces perspectives de chiffre d’affaires restaient toutefois lointaines. Dans l’intervalle, les dépenses s’accumulaient pour OpenAI, en raison des coûts d’inférence liés à la puissance de calcul nécessaire pour générer des vidéos. Peu après le lancement de Sora, son patron Sam Altman reconnaissait d’ailleurs la nécessité de trouver “très prochainement” le bon modèle de monétisation pour absorber cette facture. Depuis, celle-ci a sans doute diminué avec la baisse de popularité du service. Qu’importe: à l’approche de son introduction en Bourse, l’entreprise cherche à contenir ses pertes.
Au-delà des considérations financières, l’abandon de la vidéo traduit également un recentrage stratégique. Longtemps leader incontesté de l’IA générative, OpenAI a multiplié les initiatives. Une stratégie consistant “à tout faire en même temps”, admet Fidji Simo, au détriment de ses produits phares. L’été dernier, la cinquième version de son grand modèle de langage GPT avait ainsi suscité un accueil peu enthousiaste, avant d’être rapidement éclipsée par les progrès de Gemini, le modèle concurrent conçu par Google. Sam Altman avait alors promis de donner la priorité à l’amélioration de ChatGPT.
Dans le même temps, OpenAI fait face à la montée en puissance spectaculaire d’Anthropic, plébiscitée par les entreprises, en particulier pour ses outils de programmation Claude Code et d’automatisation Cowork. La société affiche une croissance fulgurante, au point de se rapprocher de son rival en termes de chiffre d’affaires. Pour combler son retard, OpenAI réalloue ses ressources: ses meilleures équipes d’ingénieurs et de recherche, et surtout ses GPU. Chaque vidéo Sora en moins libère autant de capacité de calcul pour des projets stratégiques, comme Codex ou l’IA agentique.
Pour aller plus loin:
– L’incessante (et exponentielle) quête de capitaux d’OpenAI
– Contrairement à ChatGPT, Anthropic promet de ne jamais afficher de publicités
1 – Dans le cadre de cet accord, Disney devait également diffuser des vidéos créées avec Sora directement sur sa plateforme de streaming Disney+. Le groupe s’était en outre engagé à investir un milliard de dollars dans OpenAI. Deux volets désormais abandonnés.

