“Réinventer le PC”. Jensen Huang ne manque jamais d’ambition. Lundi, à l’occasion du Computex, le grand salon de l’informatique organisé à Taipei, Nvidia a dévoilé son tout premier processeur (CPU) destiné aux ordinateurs, marquant son entrée sur un marché historiquement dominé par Intel et AMD. Le patron du géant des cartes graphiques (GPU) promet ainsi une nouvelle gamme de machines conçues pour l’intelligence artificielle générative. “Une réinvention aussi importante que la transformation du téléphone en ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de smartphone”, assure-t-il.
Conçu en partenariat avec le taïwanais MediaTek, ce processeur repose sur l’architecture ARM, déjà omniprésente dans les smartphones mais encore marginale dans les PC. Il sera associé à un GPU au sein d’une “super puce” baptisée RTX Spark. Si Nvidia promet des performances inédites, aucun élément de comparaison avec les CPU concurrents n’a été communiqué. Les premiers ordinateurs sous Windows équipés de cette puce – des modèles haut de gamme fabriqués par HP, Lenovo ou encore Dell – seront commercialisés cet automne. Ni le prix ni la date de lancement n’ont été précisés.
IA en local
L’offensive de Nvidia est soutenue par Microsoft, qui souhaite faire émerger une alternative aux processeurs basés sur l’architecture x86, cadenassés par Intel et AMD, seuls groupes à pouvoir les produire. Le groupe de Redmond cherche ainsi à reproduire la transition menée avec succès par Apple, qui a abandonné les processeurs Intel en 2020 au profit de ses propres puces ARM. Un virage qui s’est traduit par une progression de la part de marché des Mac, notamment sur le segment professionnel. En adoptant ARM, Microsoft espère bénéficier des mêmes gains de performance et d’autonomie.
Au-delà de ces améliorations, ces nouveaux PC doivent aussi permettre de faire tourner localement des modèles d’IA et des agents autonomes – une option qui offre une exécution plus rapide, permet une utilisation hors connexion et évite les coûts d’inférence. La première tâche mobilise principalement le GPU, tandis que la seconde sollicite davantage le CPU. L’engouement récent autour de plateformes d’agents comme OpenClaw laisse entrevoir un potentiel commercial significatif pour ces machines, sur un marché en quête d’un nouveau souffle après plusieurs années d’innovation limitée.
Échec de Qualcomm
Nvidia n’est pas le premier à tenter de bousculer Intel et AMD. En 2024, Microsoft s’était déjà associé à Qualcomm, connu pour ses systèmes sur puce Snapdragon, utilisés dans les smartphones Android. Ensemble, ils avaient lancé une nouvelle génération d’appareils baptisés PC Copilot+, reposant sur l’architecture ARM et promettant des avantages similaires. L’éditeur de Windows affichait de fortes ambitions, tablant sur 50 millions d’unités écoulées la première année, soit environ 20% du marché. Mais, selon les analystes, les ventes se chiffreraient à seulement quelques millions.
L’an passé, la gamme Copilot+ a été élargie à certains modèles équipés de puces x86 d’Intel et AMD. Sans grand effet. Au-delà du discours marketing, la promesse s’est heurtée à la réalité: des tarifs plus élevés, difficilement justifiés par des outils d’IA limités, parfois gadget, et très éloignés des avancées proposées par d’autres services. En outre, la fonctionnalité vedette Recall – un historique de tout ce qui a été vu ou fait, censé permettre de retrouver plus facilement des informations – a suscité davantage de craintes en matière de protection des données que d’enthousiasme.
Essor des agents
Pour échapper au même sort, Nvidia peut compter sur son image de marque, étroitement associée aux progrès de l’IA. Et sur l’essor des agents, qui va contraindre les entreprises et utilisateurs intensifs à mieux maîtriser leur consommation de tokens – ces unités de calcul qui servent à mesurer l’utilisation des modèles – sous peine de voir leur facture s’envoler, alors même que les acteurs du secteur revoient progressivement des politiques commerciales jusqu’ici très avantageuses. Dans ce contexte, le surcoût à l’achat pourrait être rapidement compensé par les économies réalisées à l’usage.
Le projet apparaît en tout cas beaucoup moins stratégique qu’il ne l’était à son lancement en 2023. Depuis, le chiffre d’affaires de Nvidia a explosé, porté par la forte demande pour ses cartes graphiques dédiées à l’IA. L’an passé, ses revenus étaient ainsi plus de quatre fois supérieurs à ceux d’Intel, qui capte encore plus de 70% du marché des processeurs pour Windows. En outre, son prochain relais de croissance semble davantage venir de ses futurs CPU Vera, destinés à faire tourner des modèles et des agents. “Un marché qui n’existait pas auparavant”, se félicite Jensen Huang.
Pour aller plus loin:
– Nvidia opère un virage stratégique avec sa première puce dédiée à l’inférence
– Quand Nvidia se défend d’être le nouvel Enron

