Par , publié le 16 juin 2026

Certains y verront une ironie de l’histoire. En première ligne pour réclamer un encadrement plus strict de l’intelligence artificielle générative, Anthropic est devenu le premier acteur du secteur à voir l’un de ses modèles bloqué pour des raisons de sécurité. Vendredi, la start-up a désactivé son modèle Mythos 5 ainsi que sa déclinaison grand public, Fable 5. Cette décision fait suite à une injonction du gouvernement américain interdisant leur utilisation par tout ressortissant étranger, y compris aux États-Unis. Une mesure qui était impossible à mettre en place, indique Anthropic.

Des gardes-fous contournés ?

Dévoilé en avril, le modèle Mythos avait alors été présenté par Anthropic comme trop dangereux pour être mis à la disposition du grand public. Seul un cercle restreint d’entreprises et d’institutions, essentiellement américaines, y avait donc accès, afin de les aider à détecter des vulnérabilités jusque-là inconnues dans leurs logiciels. La semaine dernière, une version bridée, baptisée Fable 5, avait toutefois été lancée. Elle promettait des performances nettement supérieures à celles de ses concurrents, tout en s’accompagnant d’un changement radical de politique tarifaire.

Pour justifier cette restriction, l’administration Trump invoque des impératifs de sécurité nationale. Des chercheurs seraient parvenus à contourner les garde-fous mis en place par Anthropic, notamment ceux destinés à empêcher que ses modèles soient utilisés pour identifier et exploiter des failles informatiques. Selon plusieurs médias américains, l’alerte aurait été donnée par Amazon, pourtant l’un des principaux actionnaires et partenaires commerciaux du concepteur de Claude. Son directeur général, Andy Jassy, aurait même personnellement informé la Maison Blanche.

L’alerte lancée par Amazon

De son côté, Anthropic assure qu’aucune “faille universelle”, permettant d’utiliser Mythos dans des attaques informatiques, n’a été détectée. La société évoque simplement une vulnérabilité “bénigne” et “mineure”, également observée sur GPT-5.5, le modèle le plus puissant d’OpenAI. Elle fait valoir une stratégie de “défense en profondeur”, destinée à identifier et atténuer les failles, notamment grâce à la conservation des données pendant 30 jours. Selon Anthropic, les risques posés par Fable 5 sont ainsi “comparables” à ceux des autres modèles disponibles sur le marché.

Malgré plusieurs échanges téléphoniques, son directeur général, Dario Amodei, n’a pas réussi à convaincre l’administration Trump. Les relations entre les deux parties sont particulièrement tendues, la start-up ayant refusé que ses modèles alimentent des dispositifs de surveillance de masse et des systèmes d’armement autonome. Depuis mars, elle est ainsi considérée par le Pentagone comme un “risque pour la chaîne d’approvisionnement” des États-Unis. Une désignation inédite pour une entreprise américaine, qui lui ferme notamment les portes du département de la Défense.

La menace d’un “kill switch”

Au-delà du seul cas Mythos, les restrictions imposées par Washington soulèvent deux questions. La première porte sur la régulation de l’IA. Longtemps, l’administration Trump a privilégié une supervision minimale, avant d’entériner début juin un examen de 30 jours des modèles les plus avancés par les autorités, mais seulement sur la base du volontariat. Inédite, la mesure visant Anthropic pourrait marquer un changement de paradigme, dans un contexte où une partie de l’opinion publique, y compris au sein du camp républicain, exprime des inquiétudes croissantes face à la montée en puissance de l’IA.

La deuxième question concerne la souveraineté technologique, en particulier celle de l’Europe. La décision américaine a été largement commentée ces derniers jours par des responsables politiques français et européens. Ils y voient la preuve que les États-Unis disposent bien d’un “kill switch”, un mécanisme susceptible de couper l’accès à certaines technologies de pointe. Qu’elle soit réelle ou fantasmée, cette menace pourrait renforcer la volonté de développer des alternatives souveraines, tant sur les modèles d’IA que sur les puces et les infrastructures cloud, afin de réduire cette dépendance.

Pour aller plus loin:
– Avec son dernier modèle, Anthropic s’éloigne des abonnements tout inclus
– Anthropic rentable pour la première fois… au prix de fortes restrictions d’usage


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