Par , publié le 18 juin 2026

DeepSeek a pris son temps avant de capitaliser sur le succès de ses modèles d’intelligence artificielle générative. Un an et demi après son irruption sur le devant de la scène, qualifiée aux États-Unis de “moment Spoutnik”¹, la start-up chinoise vient de boucler une levée de fonds de 50 milliards de yuans (6,4 milliards d’euros), la toute première de son histoire. Réalisée sur la base d’une valorisation de 50 milliards de dollars, l’opération doit financer ses efforts de recherche à long terme, aurait expliqué son fondateur Liang Wenfeng à de potentiels investisseurs, selon Bloomberg.

Symbole de l’importance stratégique de DeepSeek pour la Chine, ce tour de table n’inclut aucun fonds américain. Il comprend en revanche le Fonds national d’investissement dans l’IA, lancé l’an passé par Pékin pour soutenir les acteurs locaux. Celui-ci va injecter seulement un milliard de yuans mais disposera, contrairement aux autres actionnaires, de droits de vote. L’essentiel de l’enveloppe est apporté par le propriétaire de la société, le fonds d’investissement High Flyer. Le reste provient de grands groupes chinois, dont Tencent, qui détient l’application de messagerie WeChat.

Seulement 5,6 millions de dollars ?

Fondé il y a trois ans, DeepSeek sort véritablement de l’ombre en janvier 2025, avec ses modèles V3 et R1, qui rivalisent alors avec les modèles d’OpenAI et Anthropic. Le laboratoire n’a pourtant pas accès aux cartes graphiques (GPU) les plus avancées de Nvidia, dont l’exportation vers la Chine est interdite. Ses chercheurs auraient compensé ce déficit de puissance en recourant à de nouvelles techniques d’entraînement. Une version qui interroge. OpenAI le soupçonne de s’être appuyé sur ses modèles. Et l’administration américaine d’avoir acheté illégalement des GPU.

DeepSeek affirme par ailleurs que le développement de V3 n’aurait coûté que 5,6 millions de dollars, une fraction infime des centaines de millions, voire des milliards, dépensés par les groupes américains. Ce chiffre, impossible à vérifier, déclenche un vent de panique à Wall Street: en une seule séance, l’action de Nvidia chute de 17%. Depuis, les cartes n’ont pas été rebattues comme certains l’anticipaient, mais les acteurs chinois ne cessent de gagner du terrain sur les modèles fermés des géants du secteur, y compris aux États-Unis, grâce à leurs tarifs ultra-compétitifs.

Nouveaux modèles

Suite à ce coup d’éclat, les nouveaux modèles de DeepSeek se sont longtemps fait attendre. Initialement prévu pour mai 2025, leur lancement a été repoussé à plusieurs reprises. La start-up aurait notamment été ralentie par sa volonté d’utiliser des puces d’IA conçues par Huawei, moins puissantes que celles de Nvidia. En avril, elle a finalement déployé la gamme V4, promettant alors des performances comparables à celles des modèles les plus puissants d’OpenAI, Anthropic et Google – depuis dépassés par de nouvelles itérations. Le coût de son entraînement n’a cette fois pas été précisé.

Là aussi, des doutes subsistent. En début d’année, The Information rapportait que DeepSeek se serait procuré les derniers GPU Blackwell de Nvidia, en passant par des data centers fantômes installés à l’étranger, utilisés comme simples étapes intermédiaires. La start-up assure, elle, n’avoir eu recours qu’aux derniers GPU de Huawei. Parallèlement, elle affirme avoir perfectionné ses techniques d’entraînement. Début janvier, elle a publié un article de recherche présentant une nouvelle méthode pour réduire encore davantage les besoins en puissance de calcul – et donc les coûts.

Prix cassés

Un an et demi après la percée de DeepSeek, son poids dans l’écosystème reste difficile à mesurer, notamment parce qu’aucune donnée financière n’a jamais fuité dans la presse. Dans un rapport publié en janvier, Microsoft évaluait sa part de marché à moins de 5% aux États-Unis et dans les principaux pays européens, contre 89% en Chine. Depuis, l’envolée des usages liés aux outils de génération de code et aux agents pourrait avoir profité au groupe chinois. Dernier exemple en date: Microsoft envisage de proposer le modèle V4 au sein de sa nouvelle plateforme agentique Copilot Cowork.

Pour profiter de ce contexte, DeepSeek casse les prix de ses API, les interfaces de programmation qui permettent d’intégrer de l’IA dans des applications. Le million de tokens – ces unités de données textuelles utilisées pour mesurer l’usage des modèles – est facturé seulement 88 cents pour V4, contre 25 dollars pour le dernier modèle d’Anthropic et 30 dollars pour celui d’OpenAI. Une politique tarifaire agressive qui doit lui permettre de séduire des entreprises soucieuses de réduire leurs coûts, tout en contenant la concurrence d’autres acteurs chinois, comme Alibaba et Moonshot.

Pour aller plus loin:
– Un an après, l’onde de choc DeepSeek s’est dissipée
– Malgré de très lourdes pertes, OpenAI envisage de baisser ses prix

¹ Référence au lancement du premier satellite par l’URSS en 1957


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