Par , publié le 30 juin 2026

L’idée semble pour le moins saugrenue. Dans un courrier adressé à Bruxelles, le ministre autrichien du numérique suggère d’étudier “l’établissement stratégique” d’Anthropic en Europe, en lui offrant “une sécurité juridique, un accès au marché, des capitaux et un ensemble de valeurs qui [lui] correspondent”. À défaut d’être réaliste, cette proposition illustre un basculement majeur dans la régulation de l’intelligence artificielle générative: longtemps opposé à toute intervention, l’administration Trump s’arroge désormais le pouvoir de décider qui peut accéder aux modèles les plus avancés.

“Partenaires de confiance”

Cette nouvelle ligne a commencé à se matérialiser mi-juin, quand Washington a interdit aux ressortissants étrangers d’utiliser le modèle Mythos 5 d’Anthropic et sa déclinaison grand public Fable 5, tous deux désactivés dans la foulée par la start-up, qui s’est dite techniquement incapable de se conformer à cette injonction. Elle s’est encore durcie vendredi, lorsqu’OpenAI a été contraint de limiter le déploiement de son dernier modèle, GPT-5.6, à une vingtaine de “partenaires de confiance”, très probablement tous américains, dont la liste a été approuvée par le gouvernement.

Dans les deux cas, des raisons de sécurité sont avancées: ces modèles pourraient être utilisés par des acteurs malveillants pour détecter et exploiter des failles informatiques jusque-là inconnues dans des logiciels. Des dangers que les deux entreprises minimisent. Anthropic assure avoir mis en place des garde-fous dans la version grand public de Mythos, estimant que les risques sont “comparables” à ceux des autres modèles disponibles sur le marché. OpenAI, de son côté, affirme que GPT-5.6 ne peut pas “mener de manière autonome des attaques complètes, de bout en bout”.

Volte-face

Ces deux épisodes sont l’aboutissement d’une volte-face de Donald Trump. Dès son retour au pouvoir en janvier 2025, le président américain a notamment abrogé un décret signé deux ans plus tôt, qui imposait aux entreprises du secteur de mener des tests de sécurité pour les nouveaux modèles et de partager les résultats avec l’administration. Il a également assoupli les contraintes environnementales pour la construction de data centers. Des initiatives saluées par les dirigeants de la Silicon Valley, qui se pressent alors à la Maison-Blanche pour se prosterner devant son nouveau locataire.

Ces derniers mois, le ton a commencé à changer. Peut-être après le conflit avec Anthropic sur l’utilisation de ses modèles par le Pentagone. Ou alors en raison des inquiétudes croissantes d’une partie de l’opinion publique, y compris dans le camp républicain, face à la montée en puissance de l’IA. En juin, Donald Trump a ainsi signé un décret instaurant un examen de 30 jours par les autorités des modèles les plus avancés avant leur lancement, mais seulement sur la base du volontariat. Un texte dont la version finale a été édulcorée à la suite du lobbying de plusieurs entreprises.

Pire que la réglementation

La situation actuelle apparaît plus problématique que toute régulation. Elle montre que le gouvernement peut, au nom de la sécurité nationale, non seulement interdire l’exportation de certains modèles, mais aussi décider quelles organisations ou entreprises nationales sont autorisées à les utiliser. Surtout, ces décisions ne reposent sur aucun cadre légal clairement établi, mais sur des critères opaques, potentiellement arbitraires et susceptibles d’évoluer au gré de l’opinion publique, des humeurs des responsables politiques ou de leurs relations avec les entreprises d’IA et leurs clients.

Une ironie du sort pour les principaux acteurs du secteur, qui n’ont cessé depuis trois ans de s’opposer, à l’exception notable d’Anthropic, à tous les projets d’encadrement de l’IA. Aussi bien en Europe, où ils ont fini par obtenir un assouplissement de l’AI Act, qu’aux États-Unis, où ils ont fait échouer quasiment tous les textes présentés au niveau local. Les incertitudes liées à la nouvelle doctrine américaine sont en effet bien plus dommageables que la réglementation elle-même, qui, certes, génère des procédures administratives et des coûts de mise en conformité, mais reste au moins prévisible.

Pour aller plus loin:
– Rattrapé par Washington, Anthropic désactive son modèle Mythos
– Entre opportunisme et inquiétudes, la Silicon Valley se prosterne devant Donald Trump


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