Google pouvait craindre le pire. Mais le géant de Mountain View, reconnu coupable l’an passé d’abus de position dominante dans la recherche en ligne, a été relativement épargné par la justice américaine. Non seulement, il n’aura pas à se séparer de Chrome, mais il pourra aussi continuer à nouer des accords commerciaux, notamment avec Apple. Deux éléments qui lui permettent pourtant d’asseoir sa position quasi monopolistique dans la recherche – avec une part de marché de 90%. “L’émergence de l’intelligence artificielle générative a changé la donne”, justifie le juge chargé de l’affaire, soulignant que de nouveaux acteurs, comme OpenAI, sont “dans une meilleure position, à la fois financièrement et technologiquement, pour concurrencer Google que n’importe quel moteur de recherche traditionnel ne l’a été depuis des décennies (à l’exception peut-être de Microsoft)”.
“Complexe et risqué” – À l’origine de la procédure lancée en 2020, le département de la Justice (DOJ) avait proposé de multiples mesures correctives. La plus importante: une cession de Chrome. Cela aurait pu permettre à un rival de devenir le moteur par défaut du navigateur. Et donc de grossir très fortement pour concurrencer Google. En réalité, cette mesure extrême, pas mise en place depuis le démantèlement du géant des télécoms AT&T en 1982 – même Microsoft y avait échappé en 2001 –, était très improbable. Le juge a estimé qu’elle aurait été excessive, s’appliquant aussi en dehors des États-Unis, qui représentent 80% des utilisateurs de Chrome. “Cela aurait été incroyablement complexe et particulièrement risqué”, justifie-t-il également. Et d’ajouter qu’une cession aurait probablement provoqué “une nette dégradation du produit” pour les utilisateurs.
26 milliards de dollars – En revanche, l’interdiction des accords commerciaux semblait, elle, probable. Depuis des années, Google verse des sommes gigantesques – 26 milliards en 2021, encore plus aujourd’hui – pour s’assurer d’être le moteur de recherche par défaut des concurrents de Chrome, comme Safari d’Apple et Firefox de Mozilla. Pour le juge, une telle mesure “n’aurait pas renforcé la concurrence mais aurait, au contraire, probablement avantagé Google”. Selon lui, les autres navigateurs l’auraient conservé comme moteur par défaut, même sans compensation financière, pour ne pas mécontenter leurs utilisateurs. Google aurait ainsi conservé ses parts de marché, tout en réalisant des économies. Le juge estime aussi qu’une interdiction aurait causé du tort à ses partenaires. Apple aurait vu ses profits chuter de 20% et Mozilla aurait perdu 85% de ses recettes.
Pas d’écran de sélection – Au lieu d’interdire ces contrats de distribution, le juge a simplement choisi de les encadrer: ils ne pourront plus être exclusifs et leur durée sera limitée à un an. Dans les faits, l’impact de ces ajustements mineurs reste à démontrer. Le magistrat se laisse d’ailleurs l’opportunité d’interdire ces accords s’il ne constate pas un renforcement de la concurrence. Il a également rejeté l’instauration d’un écran de sélection du moteur de recherche par défaut sur Android et sur Chrome. Cette obligation a déjà été mise en place en Europe, mais le juge souligne qu’elle n’a pas changé grand-chose. En revanche, il interdit à la société de contraindre les fabricants de smartphones Android à installer sa barre de recherche, sous peine de ne plus avoir accès à l’indispensable boutique d’applications Play Store – une mesure en vigueur en Europe.
Index de recherche – Autre remède: Google devra partager une partie de son index de recherche, c’est-à-dire toutes les pages Internet que ses robots ont répertoriées, avec les autres moteurs ou même des services d’IA. Ce partage n’aura lieu qu’une seule fois, et non périodiquement comme réclamé par le DOJ. En outre, il ne concernera pas le “knowledge graph”, l’immense base de connaissances sur des personnes, des lieux et des choses. Le juge va aussi permettre aux autres moteurs de payer une licence pour utiliser les résultats de recherche de Google sur leurs propres services. Ces remèdes ne sont pas encore définitifs. Ils ne seront validés qu’au cours des prochaines semaines. Surtout, Google devrait faire appel de sa condamnation. Et le DOJ pourrait aussi contester les remèdes proposés par le juge. Autrement dit: la procédure devrait encore durer des années.
Pour aller plus loin:
– Avec ChatGPT Search, OpenAI part à l’assaut de Google
– Apple étudie “activement” des alternatives à Google

