Olivier Abecassis l’assure: Qwant est aujourd’hui “viable”. Deux ans après son rachat par Octave Klaba, le fondateur d’OVHcloud, le moteur de recherche français n’est pas encore rentable. “Mais il est financé par un actionnaire qui peut désormais espérer un retour sur investissement”, explique son nouveau patron, arrivé aux commandes en juin 2023. Un tournant pour une société autrefois à l’agonie financière, qui n’a échappé au dépôt de bilan que grâce à un rééchelonnement de sa dette.
Paradoxalement, l’avenir du “Google français” ne passe plus principalement par la recherche en ligne, un marché sur lequel ses perspectives de croissance sont limitées, mais par l’intelligence artificielle générative. Avec le moteur allemand Ecosia, l’entreprise construit en effet son propre index de recherche. Dès l’année prochaine, elle prévoit de le commercialiser auprès des sociétés ayant besoin de données pour entraîner leurs modèles d’IA. “Le marché est colossal”, souligne Olivier Abecassis.
Mensonges et fausses promesses
La première version de Qwant est lancée en 2013, avec l’objectif de créer une alternative européenne à Google. L’année suivante, la start-up, alors basée à Nice, bénéficie d’un coup de pouce: en conflit avec le géant américain, le groupe de médias allemand Axel Springer investit quelques millions d’euros dans le projet. En 2015, elle décroche un prêt de 25 millions auprès de la Banque européenne d’investissement, avant que la Caisse des dépôts et consignations, bras armé de l’Etat français, n’injecte à son tour 15 millions.
Face à Google, Qwant mise sur le respect de la vie privée. Mais cet argument commercial, partagé par d’autres moteurs alternatifs, pèse bien peu. D’autant que le produit n’est pas à la hauteur: ses résultats sont moins pertinents, moins nombreux et parfois obsolètes. Sa part de marché ne décolle jamais. Selon le cabinet StatCounter, elle est inférieure à 1% en France, malgré son statut de moteur par défaut dans plusieurs administrations. Ironie du sort: “Google” reste la requête la plus populaire, reconnaît Olivier Abecassis.
L’histoire de l’entreprise est aussi jalonnée d’une série de mensonges, de fausses promesses et de diversifications ratées. Dès son lancement, elle affirme avoir conçu son propre index, alors qu’elle repose en réalité très largement sur Bing, le moteur de Microsoft. En 2017, ses dirigeants prédisent un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros en 2021 et annoncent 1.000 embauches. Dans les faits, les effectifs ne dépasseront pas les 150 salariés, et les revenus plafonneront à dix millions d’euros.
Intégration de l’IA générative

Ses dirigeants historiques débarqués par les actionnaires début 2020, Qwant frôle ensuite la faillite deux ans plus tard. En 2023, la société est rachetée à bas prix par Octave Klaba – environ 15 millions d’euros, auxquels s’ajoute une reprise de dette de 40 millions. L’entrepreneur vedette de la French Tech ambitionne alors de placer le moteur de recherche au coeur d’une plateforme souveraine de services numériques baptisée Synfonium. Un projet “un peu différé”, explique désormais son patron.
Dans les nouveaux locaux parisiens, les rêves de grandeur ont été rangés au placard. Olivier Abecassis espère bien grappiller quelques points de pourcentage de part de marché, loin des ambitions de ses prédécesseurs qui visaient 10% de la recherche en Europe. “Google a le meilleur produit et le plus largement distribué”, admet-il. Pour améliorer la monétisation, le dirigeant n’exclut pas de basculer sa régie publicitaire chez le géant de Mountain View, à l’expiration, fin 2026, de son contrat avec Microsoft.
Côté produit, Qwant ne veut pas rater la vague de l’IA générative, qui envahit peu à peu les moteurs de recherche. La société propose désormais des réponses dites “flash”, comparables au module “AI Overviews” de Google – toujours indisponible en France. Générées par les modèles de Mistral AI, celles-ci s’affichent au-dessus des traditionnels liens pour environ 60% des requêtes. Plus récemment, elle a lancé Qwant Next, un chatbot encore en version bêta, qui s’apparente, lui, au “AI Mode” du géant américain.
“Date butoir”
Mais les plus grands changements s’opèrent en coulisses. Dès son arrivée, Octave Klaba a relancé le chantier, resté inachevé, de l’index de recherche. L’an passé, Qwant a formé une coentreprise avec Ecosia pour mutualiser leurs efforts. La société française apporte ses équipes de data scientists, et son partenaire allemand de nouvelles ressources financières. Cet index est déjà utilisé sur Qwant pour environ 50% des recherches sur le web français. L’objectif est d’atteindre les 100% d’ici la fin de l’année prochaine.
Qwant n’a, de toute façon, pas le choix. En 2023, Microsoft a en effet décidé de multiplier par dix le prix de ses API – les interfaces de programmation sur lesquelles se connectent la plupart des moteurs alternatifs. Sous la pression, le groupe de Redmond a accepté d’en repousser l’entrée en vigueur à fin 2026. “Même sans cette mesure, nous aurions quand même construit notre propre index, assure Olivier Abecassis. Elle agit comme un catalyseur, mais aussi comme une contrainte, puisqu’elle nous impose une date butoir”.
À terme, ces investissements doivent permettre de réduire les coûts. Ils pourraient aussi se transformer en relais de croissance, en proposant l’index aux autres moteurs qui reposent sur Bing. Surtout, Qwant espère que ces milliards de pages web répertoriées attireront les entreprises qui conçoivent des modèles d’IA. “Le monde ne peut pas se résumer à la représentation Google”, plaide son dirigeant. Des discussions sont déjà en cours avec de premiers clients potentiels. “Nous espérons dégager nos premiers revenus dès 2026”, ajoute-t-il.
Pour aller plus loin:
– Google accélère sa transformation vers l’IA générative
– Perplexity AI, la start-up qui veut “ringardiser Google”

