“Personne ne fait quinze ans de médecine pour finir secrétaire”, plaisante Alexandre Lebrun. C’est précisément à ce problème que s’attaque Nabla, la start-up fondée par cet ancien de FAIR, le prestigieux laboratoire d’intelligence artificielle de Meta. Depuis trois ans, elle propose un scribe d’IA: un outil capable de retranscrire les consultations, de remplir automatiquement les dossiers patients et même de générer des ordonnances. Portées par les avancées technologiques, ces solutions affichent une croissance fulgurante, en particulier aux États-Unis.
“Tous les médecins en seront équipés dans quelques années, prédit Alexandre Lebrun. Ne pas l’utiliser sera aussi impensable que de se passer aujourd’hui d’un ordinateur”. Selon Nabla, 85.000 professionnels de santé se servent déjà de son logiciel pour se délester des tâches administratives, presque exclusivement dans une centaine d’hôpitaux et centres médicaux américains. La start-up ambitionne désormais de conquérir d’autres marchés, dont la France, tout en élargissant son offre. Pour accélérer sa feuille de route, elle a levé 70 millions de dollars en juin.
Avant d’en arriver là, Nabla a connu une histoire marquée par deux “pivots”. À l’origine, en 2018, Alexandre Lebrun et son cofondateur veulent poursuivre les travaux initiés chez Facebook après au rachat de leur start-up Wit.ai. Ils y avaient développé M, un assistant virtuel censé pouvoir effectuer des achats ou réserver un restaurant. Le projet n’aboutira jamais et sera vite abandonné. “Nous avons créé Nabla pour poursuivre cette vision, sans savoir exactement dans quel secteur l’appliquer”, souligne son patron. Au bout de quelques mois, ils choisissent la santé.
95% des recettes aux États-Unis
Le premier pivot intervient trois ans plus tard. Nabla lance alors une application dédiée à la santé des femmes, présentée comme une clinique virtuelle. En coulisses, les discussions entre médecins et patientes servent surtout à alimenter en données des algorithmes de machine learning destinés à comprendre le langage médical. “Notre outil était devenu vraiment performant, nous avons donc décidé de fermer nos cliniques et de nous concentrer sur le marché B2B”, se souvient Alexandre Lebrun. Début 2023, la start-up commence ainsi à commercialiser son scribe.
Basée à Paris, Nabla connaît ses premiers succès commerciaux aux États-Unis. “Nous avons reçu des marques d’intérêt avant même d’y avoir une filiale ou des employés”, poursuit son dirigeant. L’entreprise y emploie aujourd’hui 35 commerciaux et spécialistes du “succès client” – les équipes IA et produit demeurent en France. Le marché américain, “plus gros que le reste du monde combiné”, représente à lui seul 95% du chiffre d’affaires. Le reste provient de médecins indépendants ayant souscrit directement en ligne dans une cinquantaine de pays.
Nabla doit affronter un rival redoutable: Nuance, racheté en 2022 par Microsoft pour 20 milliards de dollars. La jeune pousse française ne boxe pas dans la même catégorie. Elle mise sur une “approche plus large”, multipliant les intégrations avec les logiciels de dossiers patients utilisés dans les hôpitaux, quand son concurrent se concentre sur Epic, le géant du secteur. Avec plus de 80.000 utilisateurs, elle capte environ un quart du marché américain. Le potentiel reste immense: aux États-Unis, quelque 700.000 médecins n’utilisent pas de scribe d’IA.
Le potentiel des agents IA
Nabla lorgne désormais le marché européen, à commencer par la France. La stratégie reste inchangée: des partenariats pour intégrer ses outils dans les logiciels patients destinés aux hôpitaux et aux médecins libéraux. Les tarifs affichés, avant remise, sont en revanche quasiment deux fois inférieurs. La start-up doit cependant composer avec un handicap de taille: sa plateforme ne peut pas être utilisée avec Doctolib, qui a choisi de fermer son écosystème pour privilégier sa propre solution. Or, le service de prise de rendez-vous est omniprésent dans le secteur.
Parallèlement, l’entreprise poursuit une stratégie d’upsell en ajoutant de nouveaux modules destinés à couvrir les besoins en amont et en aval de la consultation, afin d’augmenter le panier moyen. Aux États-Unis, Nabla propose par exemple un outil de dictée vocale. La start-up prévoit également de déployer une plateforme d’aide au diagnostic, capable de faire remonter des informations pertinentes issues d’une base de connaissances médicale. À plus long terme, Alexandre Lebrun imagine même s’appuyer sur des images captées par des lunettes connectées.
Le dirigeant mise également sur les agents d’IA “capables d’exécuter plusieurs étapes sans intervention humaine”. Une avancée qui, selon lui, décuplera les possibilités et fera gagner encore davantage de temps. “Beaucoup d’outils ne proposent pas d’API (interfaces de programmation, ndlr), ce qui empêche des intégrations natives”, souligne Alexandre Lebrun. Ces agents devraient permettre de dépasser ces limitations en réalisant directement les tâches dans les logiciels. En France, ils offriraient même un moyen de contourner les restrictions imposées par… Doctolib.
Pour aller plus loin:
– Doctolib, ce monopole qui ne dérangeait (presque) personne

