DRAM et NAND. Derrière ces deux acronymes se cachent des composants incontournables de l’électronique grand public, des smartphones aux ordinateurs en passant par les consoles de jeux. Deux familles de puces mémoire dont la folle inflation alimente de multiples hausses de prix, à l’image de celles annoncées la semaine dernière par Apple. En cause: le développement effréné des infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle générative. Si une accalmie était encore espérée il y a quelques mois pour l’année prochaine, elle ne devrait finalement pas intervenir avant 2028.
D’ici là, de nouvelles lignes de production devraient entrer en service, contribuant à résorber le déficit d’offre. Pour autant, aucun observateur n’anticipe une chute massive des tarifs des mémoires, encore moins un retour à leurs niveaux du début 2025, au moins pas tant que l’euphorie autour de l’IA perdurera. Les prix élevés sont devenus “la nouvelle norme”, expliquait ainsi la semaine dernière un dirigeant du fabricant d’ordinateurs chinois Lenovo. “Le temps du silicium à bas coût est terminé”, résumait en début d’année Carl Pei, le fondateur de la marque de smartphones Nothing.
Oligopole
Les DRAM, ou mémoires vives dynamiques, fournissent un stockage temporaire des données utilisées par le processeur lors de l’exécution de logiciels ou d’applications. Elles se déclinent en trois grands types (GDDR, DDR et LPDDR), selon les impératifs de vitesse ou de consommation d’énergie. Les NAND sont des mémoires flash, qui permettent de conserver des fichiers même lorsque l’appareil est éteint. Elles sont présentes dans les clés USB, les cartes mémoire et les disques durs SSD, qui ont remplacé les disques durs traditionnels dans la majorité des produits grand public.
Le marché des DRAM est dominé par un oligopole composé de trois acteurs – les sud-coréens SK Hynix et Samsung, et l’américain Micron –, qui s’accaparent plus de 90% des ventes, selon les estimations du cabinet Counterpoint. Seul le chinois CXMT affiche aussi des volumes significatifs, mais ses mémoires sont principalement destinées à son marché domestique. Le secteur des NAND est plus concurrentiel. Si ces trois entreprises captent 60% du marché, trois autres acteurs – l’américain SanDisk, le japonais Kioxia et le chinois YMTC – se partagent les 40% restants.
Mémoires à large bande passante
Le marché des puces mémoires est coutumier des fluctuations de prix importantes, alternant régulièrement entre épisodes de pénurie et de surproduction. À partir de fin 2022, par exemple, les tarifs s’étaient effondrés après le repli des ventes de smartphones et surtout d’ordinateurs, contrecoup de la crise sanitaire qui avait auparavant fait grimper la demande. L’année suivante, SK Hynix et Micron avaient ainsi enregistré la plus importante perte opérationnelle de leur histoire. Samsung avait accusé un plongeon de 77% de ses profits, plombé par sa division semi-conducteurs.
L’envolée actuelle des prix a véritablement débuté à l’automne. Elle est la conséquence de la demande exponentielle pour les mémoires à large bande passante (HBM), qui permettent d’accélérer les vitesses de traitement tout en réduisant la consommation d’énergie. Couplées à des cartes graphiques et à des processeurs, elles sont devenues indispensables à l’entraînement et à l’inférence des modèles d’IA. Les besoins pour ces puces explosent, portés par l’accroissement colossal de la puissance de calcul et par un nombre toujours plus élevé de HBM intégrées dans chaque système d’IA.
Sous-investissement
Pour satisfaire cette demande, les fabricants ont réorienté une partie de leurs lignes de production, au détriment des DRAM et des NAND. Le cabinet TrendForce estime ainsi que 70% de la production mondiale de mémoires est désormais dédiée aux HBM et aux autres puces utilisées par les infrastructures d’IA. Conséquence: les tarifs des DRAM ont été multipliés par près de quatre en seulement neuf mois. Cette tendance devrait se poursuivre. Les analystes de Jefferies anticipent que les prix pourraient encore doubler d’ici à la fin de l’année, avant de progresser d’environ 50% en 2027.
SK Hynix, Samsung et Micron n’avaient pas anticipé une demande aussi massive. Pire encore, les trois sociétés ont sous-investi ces dernières années, après la dernière crise de surproduction qui a frappé le secteur. Si elles prévoient désormais d’augmenter leurs capacités, leurs nouvelles usines ne seront pas opérationnelles avant 2027 ou 2028. Et rien ne garantit qu’elles ne soient pas consacrées principalement, voire intégralement, aux mémoires pour l’IA. Sans compter l’émergence de nouveaux produits, comme les robots, qui nécessiteront eux aussi des mémoires.
RAMpocalypse
Cette situation fait les affaires des géants des mémoires, qui affichent une croissance spectaculaire et des profits sans précédent. Elle pénalise en revanche toutes les entreprises qui achètent des DRAM et des NAND. Celles-ci doivent désormais arbitrer entre hausses de prix, contraction de leurs marges ou réduction de la mémoire. Des pans entiers du marché pourraient disparaître, comme les smartphones à moins de 100 dollars, dont le modèle économique ne tient plus. La marque à bas prix CMF, filiale de Nothing, vient par exemple d’annuler le lancement de son prochain modèle.
Au-delà de la flambée des prix, le danger vient aussi d’une potentielle rupture d’approvisionnement. Selon l’analyste Ming-Chi Kuo, Apple pourrait produire de 10 à 20% de nouveaux iPhone en moins qu’initialement prévu. D’après le Nikkei, Xiaomi anticipe de livrer 95 millions de smartphones en 2026, contre une prévision de 135 millions en début d’année. Et 170 millions d’unités expédiées l’an passé. Cette RAMpocalypse pourrait se traduire par une chute historique du marché des smartphones, prédit le cabinet IDC. Les ordinateurs et les tablettes seront également fortement pénalisés.
Pour aller plus loin:
– Comment l’IA générative a propulsé SK Hynix aux sommets
– Victimes collatérales de l’IA, les ventes de smartphones replongent

