Par , publié le 12 décembre 2025

“Tous les investisseurs sérieux sont partis en courant”. Le constat d’un ancien employé résume à lui seul la lente agonie d’Ynsect. Faute d’avoir pu trouver les fonds nécessaires pour financer son plan de relance, la start-up spécialisée dans l’élevage de vers de farine a été placée la semaine dernière en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce d’Évry. Selon nos informations, son sort ne s’est joué qu’à dix petits millions d’euros… Un comble pour une entreprise qui a englouti plus de 650 millions en moins de quinze ans.

Échec d’un ambitieux projet ou véritable gabegie financière nourrie d’argent public ? Par son ampleur, l’histoire d’Ynsect est inédite dans la French Tech. Pour certains, elle illustre les défis colossaux auxquels se heurtent les start-up industrielles. Pour d’autres, elle incarne les dérives d’un modèle de financement, en partie alimenté par l’argent public de Bpifrance. Pour réaliser l’autopsie de cette chute, Cafétech s’est entretenu avec d’anciens dirigeants et salariés. Et a passé au crible dix années de bilans comptables et de documents juridiques.

Plus grande ferme d’insectes au monde

Lancée en 2011, Ynsect fait partie des pionnières de l’élevage d’insectes destinés à l’alimentation. L’entreprise mise alors sur le scarabée Tenebrio molitor, prisé pour ses qualités nutritionnelles. À ses débuts, elle ambitionne de révolutionner l’alimentation humaine, mais l’idée tourne court. “L’acceptation sociale était trop faible et la réglementation infernale”, se souvient un ancien dirigeant. Elle se réoriente alors vers la nourriture pour poissons d’élevage, “un marché qui réunissait à la fois une thèse écologique et une thèse économique”.

Financé pendant trois ans par des subventions publiques, Ynsect attire ses premiers investisseurs en 2014. Coup sur coup, la jeune pousse réalise deux levées de fonds, pour un total de sept millions d’euros. Deux ans plus tard, elle récolte 14 millions supplémentaires. Ces moyens financiers lui permettent de sortir de ses laboratoires d’Évry pour racheter un premier démonstrateur à Dole, dans le Jura. Objectif: “convaincre les investisseurs que nous pouvions produire de manière rentable”, raconte un ex-employé.

Car les dirigeants voient beaucoup plus grand. Dès 2018, ils ambitionnent d’ériger une usine gigantesque de 45.000 mètres carrés à Poulainville, près d’Amiens, qui doit devenir la plus grande ferme d’insectes au monde. Elle est dédiée à l’élevage de larves de scarabée dans des bacs empilés les uns au-dessus des autres jusqu’à 37 mètres de haut. Les capacités de production doivent initialement être 100 fois supérieures à celles de Dole… puis 200 fois. Ce site fait entrer Ynsect dans une nouvelle dimension. Mais il précipitera également sa chute.

Plan d’affaires obsolète

Comme un symbole d’un projet voué à l’échec, la première pierre du chantier de Poulainville a été posée le 17 mars 2020. La veille au soir, Emmanuel Macron annonçait le premier confinement. Les travaux sont aussitôt interrompus, puis fortement ralentis. La chaîne logistique est perturbée, notamment pour les puces nécessaires au système informatique. Les complications s’accumulent, tout comme les surcoûts. Repoussée de deux ans, la mise en service n’intervient progressivement que début 2024. Et le budget initial est largement dépassé.

En réalité, l’usine de Poulainville était probablement vouée à l’échec avant même le début du chantier: sa construction reposait sur un plan d’affaires déjà obsolète. Entre-temps, Ynsect avait en effet abandonné le marché de l’aquaculture: avec des coûts de production nettement supérieurs, impossible de rivaliser avec les farines de poisson utilisées pour nourrir saumons et crevettes d’élevage. “Le business plan avait été établi par des consultants, sans tenir compte des réalités opérationnelles”, souligne un ex-salarié.

Or, la capacité de production du site avait été pensée précisément pour ce marché. Face à des clients qui achètent plusieurs millions de tonnes par an, les volumes doivent être considérables. “Notre feuille de route initiale était de produire 100.000 tonnes d’insectes par an”, indique l’ex-dirigeant. La start-up avait même signé un contrat majeur avec Skretting, premier producteur mondial d’aliments pour poissons d’élevage. Un accord… qui ne sera jamais honoré. “Il était trop tard pour faire marche arrière”, regrette notre interlocuteur.

Une facture à plus de 400 millions

À la place, Ynsect se recentre sur la nourriture pour les animaux de compagnie, qui offre de meilleurs prix de vente mais des volumes bien inférieurs. La décision de bâtir une usine d’une telle taille ne s’explique pas seulement par des impératifs commerciaux. “Nous étions en compétition avec d’autres acteurs, il fallait être le plus gros le plus vite possible”, explique un ancien d’Ynsect. “Les investisseurs ne s’intéressaient pas au pet food: jamais nous n’aurions levé autant en leur promettant une usine plus petite”, ajoute un autre.

Les conséquences financières de ce choix sont dramatiques. “Nous étions les premiers à mener un tel projet, rappelle l’ancien responsable. Même nos partenaires nous disaient que c’était le projet le plus complexe qu’ils aient jamais réalisé”. Des machines spécialement conçues pour Ynsect jusqu’à leur intégration avec des algorithmes de précision, les complications et les erreurs se multiplient. “Chaque problème ajoutait un petit pourcentage de 200 millions d’euros, et non de 30 ou 50 millions si nous avions opté pour une usine moins grande”, poursuit-il.

“Personne ne s’attendait à ce que les dépenses dérivent autant… Mais il n’y avait aucun suivi rigoureux”

Dès lors, les investissements dérapent. “Personne ne s’attendait à ce que les capex (dépenses en capital, ndlr) dérivent autant, assure un employé. Mais il n’y avait aucun suivi rigoureux.” La faute notamment à des conflits internes et des dysfonctionnements dans la gouvernance. Au départ, le projet devait coûter 150 millions d’euros. La facture dépassera finalement les 400 millions. Conséquence: la trésorerie d’Ynsect est sans cesse sous tension. “Nous surveillions en permanence le moment où nous allions arriver à court de liquidités”, ajoute-t-il.

Équation financière intenable

La situation est d’autant plus difficile que l’opérationnel ne suit pas non plus. L’automatisation complète du processus prend bien plus de temps que prévu. La mortalité des larves s’envole, en raison notamment de la gestion imparfaite des températures et des vibrations générées par les machines. “Ce qui fonctionne, ce sont les petites structures modulaires et peu automatisées, c’est-à-dire l’exact opposé de Poulainville”, remarque un ex-salarié. Mais “un tel modèle aurait exigé 1.000 employés dans l’usine”, répond l’ancien dirigeant.

La gestion des ressources humaines dérape elle aussi. En 2022, Ynsect franchit le cap des 250 salariés, puis celui des 300 l’année suivante. Plus d’une centaine d’entre eux sont affectés à l’usine de Poulainville… qui n’est toujours pas opérationnelle. Beaucoup restent ainsi de longs mois à ne pas faire grand-chose. “Nous avons envisagé de licencier, mais cela aurait eu un coût et pris du temps, alors même que nous aurions dû réembaucher peu après”, justifie le responsable. La masse salariale s’envole. En 2023, elle s’élève à 25 millions d’euros, soit 38 fois le chiffre d’affaires.

Au-delà des problèmes techniques, la taille de l’usine se traduit par une équation financière intenable, plombée par des coûts fixes extrêmement élevés – en particulier avec l’envolée des prix de l’énergie et des céréales nécessaires pour nourrir les larves. Pour atteindre le point d’équilibre opérationnel, la production devait atteindre 30% de la capacité initiale. Pour espérer rentabiliser les investissements, il fallait monter à 60%. Début 2025, le site tournait seulement à 15%. “Avec deux ans de plus, nous y serions arrivés”, veut croire un salarié.

235 millions de pertes en quatre ans

L’usine de Poulainville n’étant toujours pas en service, le chiffre d’affaires réel demeure dérisoire. Entre 2020 et 2023, Ynsect ne réalise que 1,8 million d’euros de vente de produits, fabriqués à Dole pour l’alimentation animale et pour des engrais obtenus à partir des déjections de larves. Sur la même période, l’entreprise dépense 16,2 millions d’euros rien qu’en matières premières. Incapable d’atteindre un taux de reproduction suffisant, elle doit notamment acheter – au prix fort – des larves élevées ailleurs.

En ajoutant les salaires et les investissements, les pertes sont vertigineuses: en quatre ans, elles atteignent 235 millions d’euros. L’évolution des flux de trésorerie – l’argent qui sort réellement des caisses – est encore plus alarmante: -100 millions rien qu’en 2023, selon nos informations. Fin 2023, ses liquidités tombent à 19,5 millions, de quoi tenir seulement quelques mois. L’entreprise évite une première fois la catastrophe grâce au soutien de Bpifrance et de la famille Peugeot. En échange, elle est contrainte de lancer un premier plan social.

Cette opération illustre la communication hasardeuse d’Ynsect. À l’époque, la start-up annonce une levée de fonds de 160 millions d’euros. En réalité, il s’agit de 107 millions d’euros d’obligations convertibles en actions – des obligations qui ne seront jamais converties et viendront donc alourdir la dette. Même scénario en 2021, lorsqu’elle évoque une levée record de 372 millions de dollars: à peine plus de la moitié est versée en fonds propres. Le reste provient de prêts contractés auprès de grandes banques françaises.

Près de 200 millions d’euros d’argent public

Selon nos calculs, les véritables levées de fonds d’Ynsect se chiffrent à un peu plus de 300 millions d’euros. S’y ajoutent quelque 170 millions d’obligations convertibles, 150 millions de crédits et une vingtaine de millions de subventions publiques, dont 15 millions de l’Union européenne. La Caisse des dépôts et consignations a également injecté au moins 8 millions dans la SCI Vertycal, chargée de la construction à Poulainville. Au total, plus de 650 millions se sont ainsi envolés. Près de 200 millions proviennent de l’argent public.

“Ynsect n’a pas levé cet argent sur un projet industriel solide mais sur des chiffres de marché bidon”, dénonce un responsable de l’entreprise. En 2021, la start-up faisait miroiter à ses investisseurs un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros dans cinq ans. Elle prévoyait d’ouvrir une dizaine de nouvelles usines, notamment aux États-Unis et en Asie. Et elle mettait en avant un carnet de commandes supérieur à 100 millions. “Mais une partie de ces contrats portait sur l’aquaculture, un marché déjà abandonné”, souligne notre interlocuteur.

“Officiellement, la levée de fonds devait financer les projets d’expansion, en réalité, elle devait avant tout permettre d’achever Poulainville”

À la même époque, Ynsect rachète également la start-up néerlandaise Protifarm, spécialisée dans un autre type de scarabée, le Buffalo, déjà utilisé pour fabriquer des hamburgers, des pâtes ou des barres protéinées. Près de dix ans après avoir abandonné l’idée, l’entreprise se tourne à nouveau vers l’alimentation humaine. Un échec: Protifarm est rapidement fermé, pour des pertes proche de 30 millions d’euros. Même constat aux États-Unis, avec l’acquisition d’un petit spécialiste de l’alimentation pour volaille.

Un “tour du monde” pour trouver de l’argent

Pour financer son ambitieuse feuille de route, Ynsect a besoin de capitaux bien plus importants. L’option d’un SPAC – une introduction en Bourse via un véhicule d’investissement – est écartée, la direction se montrant “trop gourmande”. Car la start-up vise, début 2022, un tour de financement XXL: 250 millions d’euros en fonds propres et autant en dettes. Mais l’euphorie qui entourait les start-up s’évapore avec le durcissement des politiques monétaires. Les investisseurs se retirent et la levée de fonds échoue.

Commence alors un véritable “tour du monde” pour trouver des financements. Deux banques d’affaires sont mandatées. Les dirigeants rencontrent des centaines de fonds, jusqu’en Arabie Saoudite et au Qatar. Mais plus grand monde ne croit aux projets d’Ynsect. Il y a pourtant urgence. “Officiellement, la levée de fonds devait financer les projets d’expansion, en réalité, elle devait avant tout permettre d’achever Poulainville”, témoigne un employé. À court de liquidités, la start-up doit accepter le recours aux obligations convertibles.

C’est le début d’une spirale infernale. De nouveaux dirigeants “complètement déconnectés de la réalité” prennent les commandes. Sans succès. Fin 2024, l’entreprise doit se placer en procédure de sauvegarde. Et les plans sociaux s’enchaînent. Ces dernières semaines, Ynsect ne comptait plus qu’une quarantaine d’employés. En coulisses, un plan de relance est préparé à la hâte. Il repose sur un modèle radicalement différent, à l’opposé des rêves de grandeur et de l’automatisation qui avaient façonné la stratégie initiale.

À dix millions près…

Ce “nouvel Ynsect” aurait abandonné l’élevage à Poulainville, où les effectifs auraient été ramenés à une vingtaine de personnes. L’usine n’aurait alors conservé que ses chaînes de transformation. Les larves auraient été achetées auprès d’Entosolution, une start-up allemande “que personne ne connaît”, promettant des prix bas grâce à des méthodes plus traditionnelles. La direction assurait que les coûts de production auraient été abaissés de 70%. Elle revendiquait aussi trois clients prêts à acheter initialement plusieurs dizaines de tonnes par an.

Une enveloppe de 32 millions d’euros était nécessaire pour relancer la machine. En juillet, Bpifrance et le fonds belge Astanor, le premier actionnaire de la société – qui a investi 45 millions selon ses dires, nettement plus selon l’une de nos sources –, apportent près de neuf millions. De quoi offrir quelques mois de répit pour trouver les 23 millions restants. Mais Ynsect n’a finalement réuni que 13 millions. “Faute de financement, le redressement de l’entreprise n’apparaît pas possible”, conclut ainsi le tribunal de commerce d’Évry.

Ynsect fermée, son héritage ne se limitera pas à son échec spectaculaire, espèrent plusieurs participants au projet. “Ynsect a défriché le terrain, souligne l’un d’entre eux. D’autres vont apprendre de nos erreurs sur l’industrialisation et profiter des avancées que nous avons permises dans la réglementation”. Pendant dix ans, “Ynsect a produit des connaissances et compétences, et a créé un écosystème de clients et fournisseurs”, ajoute un autre. Un troisième est plus perplexe. “Oui, le marché peut être gigantesque… mais peut-être pas pour des acteurs européens”.


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